Jerome Koechlin

SPÉCIALISTE EN COMMUNICATION ET EN MANAGEMENT

Jérôme Koechlin, spécialiste en communication et en management et enseignant au Médi@LAB de l’Université de Genève, analyse et met en perspective dans son blog les enjeux de la communication moderne et du leadership. Il est membre de la Fondation Aventinus et Responsable Communication chez REYL & Cie.

Allô demain?

La crise due à la pandémie met en relief le fait que nous vivons dans un monde à la fois “complexe” et “incertain”, qui nous pousse néanmoins à agir et à vouloir affronter l’avenir avec calme et détermination. Attardons-nous un instant sur ces deux notions importantes.

Le sociologue français Edgar Morin a développé l’idée que nous vivons dans un monde non pas compliqué mais complexe. Il a constaté que, de manière fondamentale, toutes nos connaissances sont le plus souvent compartimentées et séparées les unes des autres, alors qu’elles devraient être liées et assemblées afin de nous être utiles. Nous fonctionnons en vase clos, alors que nous devrions être dans l’échange et le partage. Le terme “complexe” vient du latin complexus, qui signifie “ce qui est tissé ensemble” et renvoie à un enchaînement, à une relation de cause à effet. Il s’agit, en effet, de décompartimenter les savoirs et les expertises en développant une pensée intégrée et en promouvant une méthode à 360°. La complexité est ainsi au coeur de nos sociétés contemporaines.

Il faut “relier”, dit Morin: relier les analyses, les points de vue, les disciplines et les experts, ce qui demande intelligence, altruisme et empathie. Nous vivons dans le désordre, or il s’agit de le penser et non de le fuir. Ainsi, il faut penser en stratège en se préparant à l’inattendu, à l’imprévu, et agir en modifiant les actions et les scénarios envisagés au gré des circonstances, des vicissitudes et des crises. Accepter la notion de risque, que le genre humain abhorre. C’est l’énergie positive de celui qui doute de manière constructive, et qui avance.

La complexité de la pandémie

Les débats actuels sur les vaccins contre le COVID touchent ainsi à la fois à la recherche scientifique, à la bioéthique, à la réglementation politique et sanitaire, à la liberté citoyenne, à la diplomatie multilatérale, à l’organisation sociale, à la communication, à l’économie, à la sécurité, à l’industrie pharmaceutique, à la navigation aérienne, à la commercialisation, à la logistique et aux enjeux géopolitiques. N’en jetez plus! L’Organisation mondiale de la santé (OMS) résume à elle seule la complexité des enjeux liés à la pandémie puisqu’elle tente de coordonner l’ensemble de ces sujets. Ne voir que l’aspect scientifique ou économique de la pandémie ou dénigrer le rôle de l’OMS dans cette crise majeure ne fait que réduire le champ des possibles et équivaut à porter des oeillères.

Autres exemples de la complexité du monde dans l’histoire récente. En 2008 la crise des subprimes, localisée d’abord aux Etats-Unis, a conduit à l’effondrement de l’industrie des hedge funds, à la faillite de Lehman Brothers, à l’affaire Madoff, à une grave crise économique et sociale ainsi qu’aux plans de relance des banques centrales et des gouvernements. L’invasion du Koweit par l’Irak de Saddam Hussein en 1990 a conduit à la 1ère guerre du Golfe, à une profonde crise économique et financière, à l’émergence de la contestation sociale dans les pays arabes (printemps arabe), à la chute de Saddam, à un nouveau régime à dominance chiite à Bagdad, puis à l’émergence de Daesh et au développement du terrorisme islamiste. Aucun sujet ne peut être traité en soi: il faut savoir et oser le relier à d’autres sujets et enjeux.

De leur côté, les entreprises modernes sont celles qui ont intégré la complexité du monde: elles suivent une stratégie certes marchande mais intègrent néanmoins une démarche altruiste servant, dans le même élan, leurs collaborateurs, leurs clients, leurs fournisseurs et l’ensemble des parties prenantes (régulateurs, autorités politiques, ONG, citoyens, médias) avec lesquelles elles interagissent.

L’avenir est incertain

“Le passé est immuable, l’avenir incertain” disait Cicéron. Tous les grands philosophes ont réfléchi à la grande question ontologique de la condition humaine: être au monde. Pour Nietzsche, considéré comme le philosophe de l’avenir, tout est dans l’expérimentation. Expérimenter, c’est agir au-delà du passé et du présent, pour avancer, légiférer, partager et créer de la valeur. L’existentialisme humaniste de Sartre s’en est inspiré, pour qui l’homme est ce qu’il fait de sa vie. Toujours, l’action. Le salut de l’homme passe, en effet, par l’action qui donne confiance.

Dans cette optique, toute décision correspond à un pari sur l’avenir, et toute action va inévitablement subir des réactions et des perturbations, au risque de se détourner de son sens, voire même d’échouer. La cybernétique, science des systèmes complexes (née en 1948), s’intéresse aux interactions et aux relations fonctionnelles entre des parties pour développer une méthode d’analyse et de synthèse applicable en économie, en biologie, en informatique, ou en géopolitique.

L’avenir, en réalité, n’est qu’une projection de l’homme. Pour Schopenauer, l’avenir n’existe pas: “personne n’a vécu dans le passé, personne ne vivra dans le futur”. Seul le présent est là, ici et maintenant. L’homme doit accepter les imprévus du lendemain. Il n’y a pas de déterminisme possible : la notion philosophique selon laquelle la succession de chaque événement est déterminée à l’avance (la meilleur preuve de cette ineptie philosophique est le déterminisme historique marxiste qui avait tout prévu sauf l’effondrement du communisme!). Si nous ne pouvons pas influer sur l’avenir, nous sommes toutefois capables d’anticipation. Si nous ne pouvons pas prédire l’avenir, nous nous efforçons de projeter une action future avec pour objectif de la réaliser grâce à notre connaissance présente, à notre imagination et à notre pensée prospective.

Nous le voyons bien chaque jour dans notre environnement: il y a des éléments que nous maîtrisons – la conduite de notre véhicule, un appel téléphonique, le choix de notre repas – et d’autres que nous ne maîtrisons absolument pas: un accident, une réorganisation, une urgence de santé, une invitation à dîner d’un ami, ou l’émergence d’un virus sur un marché animalier en Chine mettant le monde à genoux!

La bonne gouvernance

C’est ici qu’intervient la notion de bonne gouvernance qui permet, sur la base d’une pesée des intérêts et d’une approche rationnelle, de mettre en place une stratégie pertinente intégrant en permanence les nouvelles informations et les impondérables qui jalonnent un projet. Dans un mouvement perpétuel. Les innombrables activités et projets ayant été stoppés net par la pandémie démontrent que l’avenir est incertain.

Pour une entreprise, il s’agit d’être proactive, agile et innovante, d’explorer de nouveaux marchés de niche, de faire évoluer son positionnement de marque, de savoir se démarquer, se remettre en question, et pouvoir ainsi se projeter avec confiance, dotée d’un leadership éclairé et altruiste. On attend, en effet, d’un dirigeant qu’il soit porteur d’orientations et d’énergie positive et incarne une forme de leadership par l’exemple ou l’inspiration.

Reconnaître et accepter ces deux notions de complexité et d’incertitude permet de mettre en perspective et de relativiser la crise que nous traversons. En nous appuyant sur l’humilité et la détermination active de construire notre avenir commun, certes incertain, nous agissons et embrassons l’avenir.

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