Jerome Gygax

DOCTEUR EN RELATIONS INTERNATIONALES DE L’IHEID

Docteur en relations internationales de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève), Jérôme Gygax est historien, chercheur associé à la fondation Pierre du Bois pour l’histoire du temps présent. Ses travaux portent sur l’histoire des idées, les nouvelles formes de diplomatie, l’utilisation des médias dans la naissance du soft power. Il s’intéresse aux relations entre le secteur public et privé, au rôle des réseaux et leur impact dans la politique internationale.

Publications récentes : Jérôme Gygax et Nancy Snow, « 9/11 and the Advent of Total Diplomacy : Strategic Communications as a primary Weapon of War » ds Journal of 9/11 Studies, Vol 38, July 2013 ; J. Gygax, Olympisme et Guerre froide culturelle, le prix de la victoire américaine, Paris, L’Harmattan, 2012.

L’héritage (trop vite) oublié de la guerre de Corée

À l’heure où la tension atteint un nouveau seuil critique en Corée et que les présidents états-unien Donald Trump et nord-coréen Kim Jong-un se défient verbalement, on semble avoir oublié les conditions dans lesquelles le premier conflit coréen (1950-1953) a établi le cadre de la confrontation actuelle, en redéfinissant le rapport des forces entre instances civiles et militaires, et du contrôle des forces armées aux Etats-Unis. Pour l’ancien conseiller du président Kennedy, Arthur M. Schlesinger, cette guerre a marqué un moment fondateur de la « présidence impériale » dont les effets semblent encore tangibles depuis ce onze septembre 2001 et les mesures d’urgence adoptées à sa suite[1]. C’est sur ce théâtre que se sont décidées les modalités de l’emploi de la bombe atomique comme arme de « dissuasion ». Moyen « bon-marché » capable d’assurer la paix le long du 38ème parallèle, dite « zone commune de sécurité » (Joint Security Area) et ligne frontière de l’Armistice de Panmunjeom du 27 juillet 1953[2]. La crise actuelle, qu’on le veuille ou non, continue de nourrir des interrogations sur ces lignes de fracture géopolitiques entre blocs qu’on croyait depuis longtemps disparus ? Elle nous rappelle que l’option nucléaire a toujours fait partie de l’arsenal que les présidents U.S. se réservaient le droit d’employer en cas de nécessité.

La première guerre de Corée s’était ouverte dans un contexte de défiance entre les deux anciens alliés de la Seconde Guerre mondiale, l’URSS et les Etats-Unis, alors qu’en octobre 1949, la Chine communiste, menée par Mao ZeDong (1893-1976) venait de ruiner les espoirs des nationalistes et avec eux les soutiens des militaires nord-américains et partisans d’une « démocratisation » de la Chine à n’importe quel prix.

L’idée de diviser la Corée selon le 38ème parallèle était venue, quoi qu’on cherchât à nier ce fait après-coup, de Washington, à la demande de John J. McCloy, le 10 août 1945, lui qui souhaitait trouver une parade à l’avancée rapide des troupes russes en Mandchourie (province du nord-est chinois). L’offre avait été faite aux Russes qui avaient accepté cette ligne de partage favorable à leur souhait de régler les différents de frontières[3].

Alors que la résolution de l’Assemblée générale de l’ONU du 12 décembre 1948 prévoyait le retrait des forces d’occupation, quelques mois plus tard,  le 7 juin 1949, le président Truman parlait de la péninsule coréenne comme du lieu d’affrontement des deux idéologies de la démocratie face au communisme « imposé » au peuple du nord coréen. Une vision calquée sur les représentations mythiques de la frontière ouest-américaine. Il déclarait à cette occasion qu’une telle division n’avait jamais été voulue par les Etats-Unis, contredisant la réalité des faits[4].

Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, le contexte était dicté aux Etats-Unis par le  conflit entre la Maison-Blanche et le Pentagone (département de la défense, de l’air force et de la Navy) à propos des budgets militaires. Depuis 1947, la Corée était considérée par le commandement du Joint Chiefs of Staff (JCS) comme de peu d’intérêt stratégique, George Marshall reconnaissait que la présence des Etats-Unis sur la péninsule était injustifiable[5].

En janvier 1950, la Chambre des représentants U.S. avait voté par 193 voix contre 191 de supprimer l’aide apportée à la République de Corée en rejetant la Korea Aid Bill 1949. Une situation qui signifiait une volte-face et mettait en péril les efforts et investissements consentis par les Etats-Unis depuis la fin de la guerre pour faire tenir le régime corrompu du dictateur Syngman Rhee, placé dans le rôle des anciens colonisateurs japonais, sans aucune légitimité auprès des Coréens[6].

Le 12 janvier, le secrétaire d’Etat Dean Acheson avait prononcé, devant le National Press Club, son discours, devenu célèbre depuis, et qui affirmait sans ambages que la Corée était « en dehors du périmètre de sécurité » des Etats-Unis, laissant entendre qu’une intervention dans les affaires internes du pays était exclue. Le retrait simultané de l’aide à la Corée était vu, par certain, comme seul moyen de contraindre les autorités de Corée du Sud à se réformer. George Kennan et Chip Bohlen déclarèrent après coup que ces mesures avaient fait de la Corée du Sud une proie « bonne à prendre » pour les armées du Nord[7].

Le 24 juin de cette année, les convois militaires de Kim Il-Sung (1912-1994), premier descendant de la dynastie Kim, dont le petit-fils Kim Jong-un est le présent titulaire, franchissaient  le 38ème parallèle, ce qui entrainait une condamnation de l’ONU pour « violation de la paix ». À la chute de Seoul quatre jours plus tard, Truman écrivit dans son journal : « On dirait que la Troisième Guerre mondiale est là, j’espère que non, mais nous devons nous tenir prêts à toutes les éventualités et nous le serons. »[8]

Le fait que Le président H. Truman ait pris sa décision d’intervenir militairement avant d’avoir obtenu l’aval du Congrès, qu’il ne consulta que trois jours après le début des hostilités, a fait écrire à Arthur M. Schlesinger que les Etats-Unis avaient agi de manière préventive, ce qui n’était ni la première ni la dernière fois de leur histoire[9]. Cinq jours après l’intervention nord-coréenne, Truman avait donné son aval au bombardement du Nord. En parallèle, un nouveau budget prévoyant le doublement du budget de la Défense (Pentagone) était en voie d’adoption[10].

En marge de l’histoire traditionnelle, qui met habituellement au premier plan les manœuvres du General Mac Arthur défiant les instances politiques et l’état major du Joint Chiefs of Staff, il semble qu’il y ait une place pour une autre interprétation sur les mobiles et les ambitions de l’administration Truman en Corée avant la débâcle. Il est possible, selon l’approche proposée par S. Sestanovich, que la première phase de la guerre, avant l’intervention de la Chine le 27 novembre, ait conduit l’administration Truman à opter pour une approche « maximaliste » visant en fait à réunifier la Corée, afin de créer un « effet psychologique » à travers l’Asie en apportant un soutien aux forces anti-communistes de la région[11]. Ceci était contenu dans le document NSC 81/1 énonçant que les Etats-Unis cherchaient « l’indépendance complète et l’unité de la Corée ». Les Etats-Unis n’avaient en revanche pas vocation à stationner durablement au nord du 38ème parallèle.

Ainsi, et contrairement à la version officielle qui s’est imposée ultérieurement, Mac Arthur avait reçu au début de la contre-offensive, une garantie tacite du général Marshall lui confirmant qu’il bénéficiait de toute la marge de manœuvre désirée dans la « prochaine phase de l’offensive » après le retour à la ligne du statu quo initial, soit le 38ème parallèle[12].

 Il semble donc que le « Sorcier d’Inchon », tel qu’on surnommait MacArthur depuis son débarquement amphibie derrière les lignes des forces nord-coréennes, avait de nombreux apprentis, dont le chef du JCS, Omar Bradley, qui apporta son soutien initial au « changement de régime » en Corée avant que la situation ne se dégrade et qu’il ne se rétracte, faisant porter l’entier de la faute au général MacArthur[13].

Dès le début de la guerre de Corée, nombre de figures proéminentes, à gauche comme à droite de l’échiquier politique, dont le magnat de la presse Harry Luce, à la tête de l’empire Time-Life, supportaient l’idée qu’une guerre en Asie était nécessaire pour assurer le triomphe du « camp de la Liberté ». La guerre selon Luce ne devait d’ailleurs pas s’arrêter en Corée. Dans un éditorial intitulé : « The War We May Fight », il était question d’employer des armes nucléaires tactiques contre ses adversaires communistes chinois et russes. Selon cet éditorial le plus tôt la guerre serait déclarée à ses adversaires en Asie, le mieux cela serait pour les Etats-Unis : « Someday, a president of the US will have to take a fighting stand against Communism somewhere West of California. It will be better to do it today than tomorow. It would have been better to do it yesterday than today. And a lot better day before yesterday. »[14]

Quatre jours avant l’intervention des forces chinoises en appui des nord-coréens, le département de la Défense et celui d’Etat étaient unanimes et enthousiastes derrière l’offensive de MacArthur[15].

Dès la fin Novembre, la perspective d’une défaite, au vu de l’ampleur de la réaction chinoise, conduisait Truman à évoquer publiquement l’emploi de tous les moyens à la disposition des Etats-Unis, y compris l’usage de la bombe nucléaire afin de rétablir la situation. La possibilité de recourir à une telle arme provoqua le désarroi des alliés des Etats-Unis à commencer par la Grande Bretagne[16]. Selon les mémoires de Drew Pearson, Le General Bradley avait, à la tête du Joint Chiefs of Staff, convenu de la nécessité de bombarder la Chine au plus tard en avril 1951 quand la situation était devenue désespérée sur le terrain et que tous le monde craignait un nouveau Dunkerk[17].

La guerre de Corée prenait place dans une période de grande confusion et simultanément à la poursuite des essais U.S sur la bombe à Hydrogène. On pouvait de plus en plus craindre que cette guerre ne soit le théâtre d’une nouvelle expérimentation après Hiroshima et Nagasaki.

Dans le journal personnel de George Kennan, en août 1950, celui-ci parlait de cette « confusion la plus totale dans l’esprit public (Public mind) au sujet de la politique étrangère. « Le Congrès ne la comprend pas, ainsi que le public, et la presse pas d’avantage. Ils errent tous dans un labyrinthe d’ignorance, d’erreur et de conjectures, dans lequel la vérité se mélange avec la fiction, et les suppositions injustifiées ont acquis la solidité de la preuve, sans support théorique auquel se raccrocher. »[18]

C’est ainsi que, deux ans plus tard, le premier test fut mené le 1er jour du mois de septembre 1952 suivi de l’opération Ivy-Mike le 31 octobre, avec pour résultat la désintégration de l’île d’Elugelab dans l’atoll d’Eniwetok, îles Marshall (Océan Pacifique) vaporisé sous l’effet d’un équivalent à 10.4 millions de tonnes de TNT[19]. Harry Truman avait commandité une étude simultanée sur l’emploi de l’arme atomique par une commission présidée par Robert Oppenheimer. Sitôt le test réussi, Oppenheimer, qui dînait avec Edward Teller, lui demanda: « Alors Edward, maintenant que tu as ta bombe H, pourquoi ne l’utilises-tu pas pour mettre fin à la guerre de Corée ? » à quoi Teller aurait répondu : « L’utilisation des armes n’est pas de mon ressors et je ne veux pas être impliqué. »[20] Cette réponse illustre combien les scientifiques, architectes des programmes nucléaires, avaient perdu toute illusion sur un droit de regard quant à l’exploitation de leurs travaux par les militaires[21].

C’est à un ancien général Dwight D. Eisenhower qu’allait échoir la responsabilité de mettre un terme au conflit et de décider de l’emploi qui serait fait de l’arme nucléaire dans ce conflit[22].

Aussitôt arrivé au pouvoir, le nouvel exécutif s’employait à réviser le fil de l’histoire récente, prétendant que l’objectif de réunification de la Corée n’avait jamais été celui des Etats-Unis. Pour le nouveau président, comme son prédécesseur, rien ne devait entraver le recours à l’arme atomique et certainement pas ses alliés de l’OTAN[23]. Les membres de l’équipe éditoriale de H. Luce étaient devenus les conseillers du nouveau président Eisenhower, en particulier C.D. Jackson promu au sein du bureau pour la « guerre psychologique » marquant l’engagement dans un effort de longue haleine, encore sensible aujourd’hui, afin de « préparer l’opinion publique » à se familiariser avec l’emploi de la bombe atomique. Pour ce faire le NSC confiait à C.D. Jackson le soin de mener l’opération « Candeur » véritable préparation mentale à la guerre au nom de la « sécurité permanente »[24].

L’armistice signé en Corée le 26 juillet 1953 avait été obtenu sous la menace du recours à l’arme nucléaire ce qui faisait dire à certain que la dissuasion nucléaire était un succès. Avec pour résultat l’immortalisation du président Eisenhower comme un « homme de paix » ou « peacemaker » aux yeux de la postérité[25].

D’autres effets de cette guerre allaient se faire sentir pour les années à venir. Outre l’envolée des budgets militaires[26], ce fut, selon Arthur M. Schlesinger, durant cette même période que s’opéra la centralisation des pouvoirs présidentiels, donnant l’occasion à l’exécutif de se réclamer de « pouvoirs non pas seulement « inhérents » mais « exclusifs »[27]. Au nom de l’état d’urgence, le président s’arrogea le droit de gouverner par décret sans en référer au Congrès. Une posture que le Président Eisenhower s’était promis de renverser avant son élection mais qu’il finit lui-même par adopter sous la pression du Maccarthysme. Eisenhower contribua même à étendre, si l’on en croit Schlesinger, le droit de restreindre l’accès à l’information, sur les délibérations internes du gouvernement[28]. Sous la conduite du Procureur général William P. Rogers le concept de « privilège exécutif » venait de naître[29].

La guerre de Corée ne déboucha finalement sur aucune leçon notamment si l’on tient compte des conséquences des provocations états-uniennes dans l’arrière-cour chinoise. Bien au contraire, si l’on en croit certains témoignages des archives Eisenhower, c’est la vision de Harry Luce qui devait prévaloir: celle qui continuait à adhérer aux vertus de la « guerre préventive » vue comme une solution à l’avenir et une assurance contre le déclin géopolitique des Etats-Unis. Eisenhower confiait à son conseiller James Hagerty une fois l’armistice signée: « Parfois je me dis que cela serait préférable de leur (les communistes chinois et soviétiques)  mener une offensive maintenant, sans leur laisser choisir le temps et le lieu (de cet affrontement) »[30]. Dans les faits, le dispositif visant à la perpétuation de cette « logique militaire » était en place. Les nouveaux budgets alloués au département de la Défense (Army, Navy, Air Force) allaient nourrir ce complexe militaro-industriel pour les années à venir[31].

Dès 1955, suivant les crises de Formose (Quemoy et Matsu), Eisenhower obtenait le droit d’utiliser la force contre toute agression menée par les « forces internationales du communisme »[32]. Il concevait alors comme un impératif de faire accepter par les opinions et par les dirigeants alliés l’emploi de frappes nucléaires dites « conventionnelles » en présumant, ce qui était une illusion, que celles-ci ne produiraient pas le seuil de radiation atteint lors des précédentes déflagrations notamment celle de Nagasaki[33]. Naissait la mythologie de la guerre nucléaire propre opportunément ressuscitée par étapes dans le contexte post-guerre froide.

Le paradoxe de cette situation a été souligné par les historiens H.W. Brands et Ira Chernus pour qui le discours sur la sécurité nationale est devenu un système hautement efficace, véritable machine capable de produire un état d’insécurité systématique[34]. Quelques années plus tôt, Schlesinger avait mis en garde sur le fait que les Etats-Unis commençaient à peine à cultiver, pour mieux l’exploiter, un climat de crise permanent lui procurant un avantage sur ses adversaires. La guerre de Corée avait ainsi contribué à définir le communisme non plus comme une menace politique seule mais autant idéologique que militaire[35]. Une menace totale en somme requérant une stratégie de défense totale. Au milieu des années 1970, Ronald Reagan regretta que le Président Lyndon B. Johnson (1963-1969) n’ait pas profité de l’incident du Pueblo[36] survenu le 22 janvier 1968 afin de déchaîner le feu nucléaire sur la Corée du Nord : « Le cas du Pueblo est un exemple classique de la folie de notre propre indécision et du degré avec lequel notre population a été trompée et rendue confuse par la peur de la guerre nucléaire. »[37]

L’histoire de la première guerre de Corée continue à véhiculer son lot de mythes qui obscurcissent les responsabilités politiques et les enjeux associés, y compris les tentatives états-uniennes visant à redéfinir les équilibres géopolitiques régionaux à son avantage[38]. Les Etats-Unis portent en effet une part de responsabilité dans la perpétuation de ce cycle de l’insécurité en oblitérant ses violences passées. Comme l’écrivait le général Curtis LeMay à la tête des opérations de bombardement sur la Corée peu après les faits: « We burned down just about every city in North and South Korea both…We killed off over a million civilian Koreans and drove several million more from their homes, with the inevitable additional tragedies bound to ensue. »[39]

Pour Chip Bohlen c’est bien cette guerre-ci et non la Seconde Guerre mondiale qui a fait des Etats-Unis la superpuissance politico-militaire qu’elle est devenue aujourd’hui[40], c’est une époque qui a vu l’adoption d’un discours de l’urgence nationale et du danger permanent qui ne semble pas avoir pris fin[41]. Un temps où le Congrès des Etats-Unis et les citoyens commencèrent à être tenus à l’écart de la conduite de la politique étrangère, aux traits de plus en plus « impériaux»[42].  Le constat de Schlesinger est clair: « This vision of American role in the world unbalanced and overwhelmed the Constitution. »[43] Sitôt après les événements, le général Curtis LeMay et les milieux de l’industrie de l’armement se mirent à promouvoir l’idée erronée du « bomb gap » qui se transforma en « missile gap » prétendant à une supériorité militaire russe, initiant la plus formidable campagne de propagande militaire de l’histoire, destinée à faire accepter une course aux armements démesurée[44]. Avec les centaines de milliards de dollars dépensés sur des décennies dans les systèmes de « bouclier » et de « défense anti-missiles », dont un avatar baptisé THAAD vient d’être déployé en Corée du Sud, sous le nez des Chinois. Avec pour effet de faire monter le sentiment d’insécurité du voisin du Nord, qui ne le disculpe en rien de ses propres errances et folies militaires[45].

 

 Selon le général Matthew Ridgway, la première guerre de Corée est tombée dans l’oubli, car menée en dehors de toute couverture médiatique. Ce qui a eu son importance en empêchant les dirigeants et les opinions d’en tirer des enseignements. L’historien constate combien la situation actuelle réactualise des schémas et des modes de représentation anciens. Les approches historiographiques évoquées dans cet article articulent des propositions alternatives, en marge des courants dominants de la recherche, et permettent de mettre en lumière de quelle manière une frange des dirigeants U.S., civils et militaires, ont pu se laisser bercer par les attraits d’une posture « maximaliste » visant un changement de régime. Cette attitude, observée par le passé, ne serait donc pas le seul fait d’un général désaxé, incarné par la figure de Mac Arthur, mais relèverait plutôt d’un phénomène collectif et institutionnel. Les échos de cette histoire ne se sont pas éteints avec l’armistice de 1953 mais survivent et influencent aujourd’hui ceux qui, à l’instar de Donald Trump et de certains de ses généraux, pourraient être tentés par le recours à des moyens nucléaires illimités[46]. Il est certes un peu tard pour rappeler ce que l’on doit à cet héritage un peu trop vite oublié de la guerre de Corée.

 

 



[1] Lire Michael Head, Emergency Powers in Theory and Practice, The Long Shadow of Carl Schmitt, New York, Routledge, 2016, notamment le chapitre 8 : « The United States : Presidential Powers and Declarations of Emergency, p.175.

[2] Rappelons que ce traité signé par la Chine et la Corée du Nord ne l’a pas été de la Corée du Sud, qui fait que les deux parties sont encore formellement en guerre l’une contre l’autre.

[3] David Halberstam, The fifties, New York, The Random House, 1993, p.63

[4] Lire l’approche critique de Walter L. Hixson, American Foreign Relations, a new Diplomatic History, New York, Routledge, 2016, pp. 239-248.

[5] Stephen Sestanovich, Maximalist, America in the World from Truman to Obama, New York, Vintage Books, 2014, p.50

[6] Lettre de Dean Acheson à Truman, 20 janvier 1950, Archives Truman, Official Files ; Ce que le congressiste John M. Vorys appelait le 19 janvier 1950 le « Korean rathole » en demandant la fin des crédits alloués à la Corée : terme récurent dans la presse américaine depuis le mois d’octobre 1949 – Chicago Daily Tribune, 11 oct 1949

[7] Stephen Sestanovich, op. cit., p.51

[8] David Halberstam, op. cit., p. 69

[9] Arthur M. Schlesinger, The Imperial Presidency, Boston, Houghton Mifflin Company, 1973, Chapitre 6 consacré à la Guerre de Corée, p. 132

[10] Accepté par le Conseil de Sécurité national à la fin septembre 1950

[11] In S. Sestanovich, op. cit. p.55

[12] Un des plus fervent partisans de cette approche maximaliste était Averell Harriman, assistant pour la sécurité nationale de Truman, qui était allé trouvé Mac Arthur en secret sur l’île de Wake, le 17 octobre 1950.

[13] Pour voir la version officielle, et suivre de quelle façon le General Bradley révisa la situation antérieure en effaçant les responsabilités des généraux après le limogeage de MacArthur, lire Howard Jones, Crucible of Power, A History of American Foreign Relations From 1897, New York, Rowman&Littlefield, 2nd edition, 2008, pp.293-294

[14] W. A. Swanberg, Luce and his Empire, New York, Charles Scribner’s sons ed, 1972, pp.309-310.

[15] In Sestanovich, op. cit. p.58

[16] Pour Truman et son Cabinet, les difficultés rencontrées par le gouvernement Attlee en politique domestique devaient suffire à laisser penser que ce dernier laisserait les coudées franches aux Etats-Unis en cas de nécessité de recours à la bombe.

[17] Drew Pearson, Diries, 1949-1959, (edited by Tyler Abell, New York, Holt Rinehart and Winston ed., 1974, p. 157

[18] George F. Kennan, Memoirs, 1925-1950, New York, Bentham Books, 1967, p. 527, cité in Sestanovich, op. cit. p. 53-54 (traduction personnelle).

[19] La bombe surnommée « Mike » fut détonnée le jour de Halloween 1952. L’explosion aurait produit l’éjection de 18 millions de tonnes de matière radioactives dans l’atmosphère. Lire en outre le prologue de Dee Garrison, Bracing for Armageddon, New York, Oxford University Press, 2006.

[20] David Halberstam, op. cit. p. 99

[21] Des années plus tard, Edward Teller serait recruté par le Pentagone pour mettre sur pieds les prémices de la Space Defense Initiative (SDI) surnommé « Star Wars », entre 1972 et 1981.

[22] Le sujet de la Corée était à l’ordre du jour des premières réunions du Conseil de Sécurité national de sa présidence en début février 1953.

[23] Selon Sestanovich, il était nécessaire de tenir les opinions publiques ainsi que les alliés dans l’ignorance pour ne pas compromettre les options des Etats-Unis. In op. cit. p.69

[24] In Ira Chernus, op. cit. p.54

[25] Sa Statue de bronze avec la casquette et l’uniforme devant la bibliothèque présidentielle de l’imposant complexe d’Abilene, porte la mention : « A soldier of peace ».

[26] Le budget de la défense passe de $13 milliards en 1950 à $48,7 milliards en 1953, chiffres donnés par W. L. Hixson, op. cit. p. 244

[27] Arthur M. Schlesinger, op. cit. p. 135

[28] Ibid. p.156

[29] Ibid. p.159

[30] Robert H. Ferrell, Diary of James C. Hagerty, Bloomington, University of Indiana Press, 1983, p.176 tiré de : Ibid. p.114 (traduction personnelle).

[31] Ronald Reagan en sera le réel héritier et mettra sur pieds le programme SDI, continué par les présidences ultérieures. Lire Ronnie Dugger, On Reagan, The Man& His Presidency, New York, McGraw-Hill, 1983, chapitre 20 : « Reagan and Nuclear War », pp.393-440.

[32] Ibid. p.161 ; lire également Yi Sun, « Militant Diplomacy : The Taiwan Strait Crises and Sino-American Relations, 1954-1958 » in Kathryn C. Statler and Andrew L. Johns (eds), The Eisenhower Administration, the Third World, and the Globalization of the Cold War, New York, Rowman&Littlefield, 2006, pp.125-150.

[33] In Ira Chernus, op. cit. p.115-116.

[34] H. W. Brands, « Age of Vulnerability : Eisenhower and the National Insecurity State » in American Historical Review, 94, Octobre 1989, pp.963-989 et Ira Chernus, Apocalypse Management, Eisenhower and the Discourse of National Insecurity, Stanford, Stanford University Press, 2008, p. 12

[35] La directive NSC 162/2 visant à « détruire l’appareil communiste international » révisé en NSC 5501 et qui effectuait un compromis entre les diverses approches proposées entre un simple endiguement et le « roll back ».

[36] Lire Mitchell B. Lerner, The Pueblo Incident : A spy ship and the failure of American Foreign Policy, Modern War Studies, University Press of Kansas, 2002.

[37] Traduction personnelle de : The Pueblo case was a classic example of the folly of our own indecision and the degreee to which our people have been misled by the fear of nuclear war » cité dans Ronnie Dugger, op. cit., p.435.

[38] Un rêve resté très présent dans une frange d’anciens amiraux et généraux dont ceux qui, par la suite, ne manqueront pas de Reprocher aux civils, dont J.F. Kennedy fut l’un des premiers, d’avoir reculé devant cette destinée états-unienne. Le courant néoconservateur et la nouvelle droite à l’origine du soutien du président Trump partagent cet héritage et le sens de la primauté sur les autres dont les anciens ennemis géopolitiques des Etats-Unis, sans pourtant s’entendre sur les moyens de réaliser cet objectif.

[39] cité dans : John W. Dower, The Violent American Century, Chicago, Haymarket Books, 2017, p. 43 ; Durant la guerre de Corée (1950-1953), le tonnage de bombes larguées par les forces armées U.S. était quatre fois supérieur que toutes les bombes utilisées contre le Japon en 1945.

[40] Qui conduit les Etats-Unis à déployer plus de 450 bases militaires dans 36 pays (chiffre culminant au milieu des années 1960).

[41] Une période fondatrice de ce que Daniel Patrick Moynihan nommera « l’ère du secret », lire D. Moynihan, Secrecy, The American Experience, New Haven, Yale University Press, 1998.

[42] Au final le Congrès était tenu complètement en marge et sans connaissance de la conduite d’une partie des opérations du NSC et de la CIA (ce qui fut le cas pour l’opération de la Baie des Cochons, opération visant à renverser Fidel Castro).

[43] In Schlesinger, op. cit., p. 169

[44] Voir Michael Swanson, « The War State, The Cold War Origins of the Militaro-Industrial Complex and the Power Elite, 1945-1963, North Charleston (South Carolina), Create Space Independent Publishing Plateform, 2013. On peut penser que cette évolution poussa le Président à formuler sa célèbre mise en garde lors de son discours d’adieu, contre l’émergence d’un complexe militaro-industriel. Dwight D. Eisenhower : « Farewell Radio and Television Address to the American People », 17 janvier 1961, Online by Gerhard Peters and John T. Wooley, The American Presidency Project, http://www.presidency.ucsb.edu/ws/?pid=1208

[45] Voir le clip de David Tweed, « Explaining thaad, and Whay it bothers China : Quick Take Q&A » n Bloomberg Quick Tale, 07.09.2017, https://www.bloomberg.com/news/articles/2017-03-06/explaining-thaad-and-why-it-so-bothers-china-quicktake-q-a

[46] Voir l’article de David E. Singer, « How the U.S. could respond to Another North Korean Missile Test » in The New York Times, 07.09.2017, sur https://www.nytimes.com/2017/09/07/world/asia/north-korea-missile-test-us-options.html?smprod=nytcore-ipad&smid=nytcore-ipad-share

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