Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Il n’y a pas d’Europe

Combien de divisions ? Le pape François, qui recevait l’autre jour le gratin des dirigeants européens venus lui remettre le Prix Charlemagne, aurait pu leur poser la question – apocryphe – de Staline à Pie XI. Le Soviétique ironisait alors sur l’évidente faiblesse militaire du Vatican. Aujourd’hui, les divisions de l’Union européenne mesurent sa désunion.

François, qui venait de rentrer de Lesbos avec douze Syriens en quête d’asile, a fait la leçon à ses hôtes pour leur incapacité à affronter de manière coordonnée et généreuse le grand défi des réfugiés. Les reproches du pape s’ajoutaient à l’inquiétude de Barack Obama qui, peu avant à Hanovre, sommait les Européens d’être à la hauteur de la belle architecture qu’ils ont construites depuis soixante ans.

Le souci de l’Argentin et de l’Américain amplifie cette rumeur qui court de plus en plus fort sur le continent: l’Union européenne, qui paraît impotente dans les crises qu’elle traverse, n’est-elle pas menacée, au bout du compte, de dissolution ?

D’où vient le mal ?

La faute aux peuples ? C’est une étrange musique qu’on entend : mal préparés à une plus rude concurrence mondialisée, les Européens céderaient à la tentation du repli nationaliste et souverainiste ; la montée partout de l’extrême droite en serait la preuve.

Les peuples ont bon dos.

Voici une hypothèse plus fertile : les Etats ont eux-mêmes organisé la fragilité de leur Union.

Les pères fondateurs, pragmatiques, estimaient dans les années 50 qu’il fallait commencer, pour cette intégration nécessaire après les massacres, par le charbon, l’acier, la coopération économique. Sur ce socle, comme le dit le Traité de Rome (1957), se bâtirait tout naturellement une «union sans cesse plus étroite entre les peuples».

Mais la nature a quand même besoin d’un peu de volonté et de détermination pour que d’autres partages et d’autres mises en commun soient possibles. Or les signataires du traité (des traités) ont à chaque étape fait de la résistance. D’autres coopérations ont été décidées, bien sûr, mais avec tant de cautèles et d’arrière-pensées que le moteur de l’Union semblent tourner, avec des hoquets, les freins serrés.

L’euro est le plus bel exemple. Au moment du partage de la monnaie, les Etats savaient – leurs conseillers le leur disaient – qu’il ne suffisait pas d’imprimer des billets : des solidarités étaient indispensables, des transferts entre riches et pauvres, et un début de coordination fiscale et budgétaire. Ces détails ont été renvoyés à plus tard. Les mieux armés ont tiré parti de l’unification, les plus démunis ont saisi cette occasion de s’endetter à bon compte. Ça a duré jusqu’à l’accident industriel grec, dont la zone essaie maintenant de se sortir en créant en catastrophe les instruments qui manquaient au départ (union bancaire, fonds de solidarité, champ libre à la Banque centrale).

La même répugnance au partage se lit dans tous les domaines. En matière de défense, par exemple. Les ébauches de coopération (Brigade franco-allemande) se sont perdues dans les sables. Pourquoi en faire plus puisque les Etats-Unis, par l’OTAN, offraient une garantie tous risques – au point qu’Obama (comme Trump !) dit aujourd’hui sa lassitude de se saigner pour ces «passagers clandestins».

Le crime organisé et le terrorisme ne connaissent pas de frontière, mais les instruments policiers et judiciaires qu’a développés l’Union ressemblent à des membres atrophiés. Un espace unifié a été constitué en supprimant les douanes intérieures, sans trop se soucier de la protection des frontières extérieures, et la crise migratoire met en lumière cette aberration, qu’il faut tenter de réparer en catastrophe.

La marée des réfugiés, cependant, a davantage à voir avec la politique étrangère, dont chaque diplomatie nationale garde jalousement la prérogative. Le service extérieur de l’Union a été développé, mais sous le contrôle sourcilleux d’Etats aux visées parfois contradictoires, il demeure symbolique. Et l’Europe aux 500 millions d’habitants s’interdit d’avoir une quelconque influence dans son voisinage méditerranéen en décomposition, d’où affluent les familles en détresse.

Les Etats ont fait le choix de cette impuissance collective débilitante. Et naturellement, le spectacle de cette Union flageolante provoque chez beaucoup de citoyens des pays membres un mélange de dégoût et de ressentiment. Pour les calmer, les gouvernements s’en prennent à «Bruxelles», cette minuscule administration qui ne peut rien faire sans leur aval.

L’Union du grand marché ne va sans doute pas se dissoudre, mais les fondateurs n’avaient pas imaginé pareille déroute. 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."