Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

HISTOIRE SOCIALE / Prénom Rihanna ou prénom Gauvain?

Tout a commencé par hasard. Je revoyais mon histoire romaine sur le Net. Et pan! A Pertinax, je suis tombé une conversation adolescente: "J'ai honte de mon prénom." Vous l'avez deviné. L'interlocuteur de base se prénommait Pertinax, comme le respectable empereur de la fin du IIe siècle. Ses débuts avaient été durs. Les enfants, qui se révèlent souvent des monstres de conformisme bête et méchant, lui en avaient fait voir de toutes les couleurs. Maintenant, ça allait mieux. Du reste, la moitié des intervenants trouvaient ce choix "classe". "C'est tout de même moins tarte que Dylan." 

Cette découverte m'a amené à me pencher sur l'esthétique des prénoms. On sait que ceux-ci interpellent aujourd'hui les lecteurs d'avis de naissance. Ils ne s'y retrouvent plus au milieu des Maelissse et des Erwan, des Jason et des Timéo. Et ça sans parler des orthographes. Pourquoi Magalie ou Magaly plutôt que Magali? J'ai même vu Magalye. Vous me répondrez que vu le niveau d'orthographe actuel, il ne faut plus s'étonner de rien.

La loi du 11 germinal de l'an 11 

Alors, peut-on vraiment donner n'importe quel prénom, alors qu'il existe des directives pour les chiens de race, la première lettre indiquant l'année de naissance? En France, les règles sont longtemps demeurées strictes. Une loi du 11 germinal de l'an 11, autrement dit de 1804, précisait qu'après les licences révolutionnaires les choix se restreignaient au calendrier (où l'on rencontre heureusement des saints "fun") et à l'histoire antique. Feu vert pour Pertinax! 

Il y avait bien sûr des rebelles. Notamment les séparatistes bretons. Je me souviens d'avoir vu dans mon enfance une famille nombreuse, mais non scolarisée, étalant sa peine dans "Paris-Match". Pour l'Etat, ces enfants n'existaient pas. En 1966, la France gaullienne a lâché du lest. Les prénoms régionaux se voyaient autorisés. La Bretagne a pris une revanche éclatante. Des "buben" Alsaciens, des "pitchounets" provençaux se sont vus appeler Maivena ou Brendan. D'autres contrées se révélaient à la peine. Les Bourguignons ne s'appellent plus Bénigne. Et aucune Arlésienne, depuis un siècle, n'a donné le jour à un petit Trophime.

Restrictions posibles en Suisse

Restait à ouvrir grandes les vannes. C'est fait depuis le 8 janvier 1993. Seul un procureur peut s'opposer au choix, si le prénom porte tort à celui qui le porte. La Suisse se révèle plus sévère. L'officier d'état-civil doit dire non si la décision heurte le bon sens. Celui-ci, chacun sait, ne constitue pas la chose la mieux partagée. Il y a donc peu de refus. C'est ainsi qu'on voit ce qu'on voit et qu'on entend ce qu'on entend. Difficile de savoir dans ce contexte si Pertinax reste pertinent. 

Plusieurs choses ont découlé de cette permissivité. D'abord, l'éventail des possibilités s'est élargi. Vu la quantité, un prénom mode est moins souvent donné qu'un "fondamental" naguère. Lucas (en tête pour 2013-2014) obtient un score plus faible que Pierre ou Paul vers 1950. Brèves dès les années 1950, les tendances s'accélèrent encore. Les Patrick ont dans les 55 ans, les Emmanuel la quarantaine et les Kevin environ 23. La France a ainsi connu des ascensions et des chutes fulgurantes en fonction du cinéma, de la chanson ou de la TV. Prenons trois blondes. Les nouvelles Martine étaient 22.822 en 1954 à cause de Martine Carol. Il n'y en avait plus que 12 en 2009. Idem pour les Brigitte, comme Bardot: 18.167 en 1959, 5 en 2009. Quant aux Sylvie, l'effet Vartan s'est vite évaporé: 27.544 en 1964, 24 en 2009.

Retour au Moyen Age 

Ces vaguelettes bien visibles s'opposent aux mers d'huile. La percée américaine touche quelques milliers de Français (et quelques centaines de Romands) seulement par an. Pas de ruée sur Rihanna. On peut en plus considérer Nathan (3e en 2013-2014) comme sorti de l'Ancien Testament. Curieusement, les prénoms élus restent souvent rares aux Etats-Unis, où l'ont compte peu de Travis ou de Preston. Le diminutif élevé au rang de prénom réussit un peu mieux son coup. Lilou, hélas en vogue, en forme le cas flagrant. Notez que la Suisse met ici les pieds au mur. Mimi et Coco se voient cités comme à interdire dans la loi suisse qui m'est tombée sous le nez. "Surnoms ridicules". 

L'élément le plus frappant de ces dernières années reste cependant le retour de prénoms presque éradiqués. Jules semblait le comble du ridicule vers 1990. Il arrive aujourd'hui 5e. Louise, longtemps délaissé, a réussi une étonnante remontée. Huitième en 2012-2013. Première en 2013-2014. Côté garçon, Gabin repart fort. Le Moyen Age lui-même opère un retour en douceur. Il y a de nouveau quelques Landry, Eloi, Foulques et Gauvain pour tenir compagnie aux nombreux néo-antiques que forment les actuels Virgile et Léandre. C'est la tendance chic.

Handicaps possibles 

Car, il ne faut pas l'oublier, un prénom peut gêner une vie durant. Une Lilou avocate ou un président Kevin passeraient mal la rampe. Il suffit de voir les attachées de presse. Je suis en contact avec une Léda, une Danaé et une Briséis. Je ne vous ferai pas grâce des maisons de ventes aux enchères, où un nom à rallonges sonne toujours bien. Je connais là une Gwenola, un Pélage, une Violaine et un Mayeul. Dans la droite ligne! Chez Christie's Paris, le magasinier lui-même se prénomme Tancrède. A cause du "Guépard" m'a-t-il confessé un jour. Heureusement qu'il a le physique du rôle! Photo (DR): Prénoms testés au tableau noir. Moins moderne que l'ordinateur.

Prochaine chronique le mercredi 26 février. La Fondation Beyeler de Bâle montre Odilon Redon. Tiens, Odilon...

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