Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

HISTOIRE/ Paris a le saint Louis blues

Il aurait 800 ans en 2014. Un anniversaire qui compte. Paris se devait de sortir le gâteau et les bougies pour fêter saint Louis. Les organisateurs ont eu une excellente idée, celle d'affréter la Conciergerie, seul palais royal gothique subsistant à Paris. Ce lieu aujourd'hui en sous-sol se trouve à une portée de fusil de la Sainte Chapelle, récemment restaurée. Voilà qui tombe bien! Le vaisseau de lumière a été construit par saint Louis pour abriter la couronne d'épines du Christ, achetée à prix d'or en Orient. Les Vénitiens étaient aussi sur le coup. 

Avant de visiter ce qui constitue l'une des plus belles expositions françaises de l'année, il convient de la dégager de ses connotations négatives. Saint et roi, Louis IX (1214-1270) a trop longtemps servi d'oriflamme à tout ce qui sentait la droite rancie, un peu comme Jeanne d'Arc depuis depuis quelques décennies. Au vernissage de la Conciergerie se trouvaient ainsi l'actuel comte de Paris et son épouse. Appelez-la Madame. C'est ainsi que l'on désigne les épouses de prétendants au trône de France. Un trône dont les femmes restent traditionnellement exclues.

Un grand moment pour la France 

Historique et artistique, la manifestation ne remet donc pas l'église au milieu du village. Elle cherche à montrer en quoi ce long règne (1226-1270) constitua un grand moment pour la France. Il faut dire que tout commençait bien. Louis est né quelques mois après la bataille de Bouvines. Une date capitale. Philippe-Auguste ressortait victorieux de ses vassaux. Il était dit que le pays ne s'émietterait pas, comme le Saint Empire romain-germanique. Il allait peu à peu s'agrandir et se centraliser, jusqu'à en arriver au jacobinisme actuel. 

Tout a pourtant failli mal finir. Le petit Louis, qui est déjà un pieux enfant, hérite la couronne à douze ans. La régence se voit assumée par sa mère Blanche de Castille. Inutile de dire que les puissants espèrent se débarrasser d'une femme et d'un pré-adolescent. C'est compter sans Blanche, qui se révèle du genre maîtresse femme. Elle sortira ses griffes contre les Grands. Dernière régente qu'ait connu la France, Anne d'Autriche devra en faire de même, après 1643, pour défendre les droits du jeune Louis XIV. Devenu adulte, Louis IX pourra confier sans hésiter à maman les clefs du royaume, lorsqu'il partira une première fois en croisade entre 1248 et 1254.

Une modernisation du monde

Louis meurt à Tunis, en 1270, lors de la huitième et dernière croisade. Il en est bien sûr question dans les vitrines de la Conciergerie, mais le parcours concerne avant tout son œuvre en France. Le long règne permet la naissance d'institutions fixes, dont l'une deviendra le Parlement. Louis, dont la légende veut qu'il rende lui-même la Justice sous un chêne, pense déjà à une modernisation du monde. On lui doit la présomption d'innocence, l'appel au roi, l'interdiction de l'ordalie (ou Jugement de Dieu), celle du prêt à usure ainsi qu'une monnaie unique. Evidemment, toute médaille (ou toute monnaie) a son revers. Notre saint en puissance est antisémite. Il persécute les Cathares et tente d'installer le Ciel sur la terre. Plus de jeu de hasard, ni de prostitution! 

L'exposition s'étend sur les aspects les plus positifs. Les grandes créations artistiques, qui tombent en période de boom économique. Les œuvres littéraires. La Bibliothèque nationale et la Mazarine ont sorti leurs plus beaux manuscrits enluminés. Ces merveilles accompagnent les restes de monuments disparus. Des chapiteaux ouvragés. Quelques sculptures. Mais pas de portrait du roi. On n'est pas encore au temps de l'individualisation. Joinville ne décrit d'ailleurs pas physiquement le roi, qu'il côtoya pendant des décennies. Dans sa biographie des années 1305-1310 (Joinville est mort à 93 ans!), il ne donne qu'un détail, inouï pour l'époque. Il avoue s'être presque évanoui quand le souverain, considéré de son vivant comme un saint, a une fois posé sa main sur son épaule.

Les sculptures du Louvre 

Il demeure difficile de se replonger mentalement dans une époque aussi lointaine. Traités comme des reliques, trois objets un peu glauques le prouvent. Il y a là le cilice, que Louis portait pour s'écorcher la peau. Sa chemise tachée de sang. Le fouet qu'il se faisait administrer par son confesseur. On s'en tirait pas avec trois Pater et deux Ave au XIIIe siècle. 

L'éblouissante réunion de pièces médiévales, dont beaucoup proviennent d'églises sinon peu connues, du moins rarement visitées, fait bien sûr le prix de l'exposition. Celle-ci comprend les vitraux détachés de la Sainte Chapelle lors des travaux du XIXe siècle et des sculptures prêtées par le Louvre. Parmi celles-ci se trouve la "Déposition de Croix" récemment complétée par souscription publique. Les statues d'ivoire de cet autel portatif sont réunies, après des siècles de vagabondage. Les deux dernières pièces manquantes ont été retrouvée il y a peu dans une collection particulière.

Pratique

"Saint Louis", Conciergerie, 2, boulevard du Palais, Paris, jusqu'au 11 janvier. Tél. 00331 53 40 60 80, site www.conciergerie.monuments-nationaux.fr Ouvert tous les jours de 9h30 à 18h. Photo (BN): "Saint Louis recevant la communion". Miniature du XIIIe siècle.

Prochaine chronique le mardi 11 novembre. 

 

 

 

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