Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

HISTOIRE/Les Lacustres, l'Unesco et le patrimoine

Je vous l'ai déjà dit. Jusqu'au 26 octobre l'Historisches Museum de Berne propose dans son sous-sol une exposition sur "Les Lacustres". Trilingue. Spectaculaire. Intelligente. Immense (1200 mètres carrés). Il s'agissait de faire la somme des dernières recherches en la matière, et de rendre ces découvertes accessibles à un large public. 

Le succès n'est hélas pas au rendez-vous. Les salles restent presque vides. La manifestation arrivait pourtant à point nommé, trois ans après le classement de 111 sites palafittiques (ou d'habitations sur pilotis) de l'Arc alpin au Patrimoine de l'Unesco. J'ai donc voulu y revenir en compagnie du préhistorien genevois Pierre Corboud, qui appartient à la section des Sciences de la Terre et de l'Environnement de la Faculté des Sciences. 

L'exposition part des découvertes effectuées il y a une dizaine d'années au col du Schnidejoch, dans les Alpes bernoises. Une randonneuse a trouvé une partie de l'équipement d'un homme vivant 1500 ans avant le fameux "Oetzi". "Schnidi" aurait dans les 5000 ans...
C'est le genre de trouvailles permises par ce que nous appelons pompeusement le "réchauffement terrestre", comme si c'était le premier que notre planète ait connu. Le climat change tout le temps, et dans les deux sens. Des étés chauds, à partir de 2003, ont fait fondre le glacier. Il en est sorti divers objets, comme un arc taillé dans un if et son fourreau. Ils ont eu la chance de se voir immédiatement identifiés comme des vestiges très anciens. D'autres reliquats n'ont sans doute pas bénéficié de la même fortune. Ils se sont décomposés. Le service cantonal d'archéologie bernois, qui dispose de moyens assez importants, a pu faire des fouilles pendant quatre ans. Praticable dans la préhistoire, puis au temps des Romains, mieux encore dans l'"optimum" des températures allant du IXe au XIIIe siècle, le col n'a pas permis aucune recherche supplémentaire depuis 2008. Le glacier a cessé de reculer. Et ce n'est pas l'été pourri de 2014 qui a renversé la tendance! 

Etait-ce là une découverte inattendue?
Oui. Les archéologues n'ont jamais investigué un tel endroit. Ils se sont plutôt montrés actifs au Simplon, dont on sait qu'il a toujours constitué une voie de liaison entre le monde germanique et l'univers méditerranéen. Des chercheurs ont repéré là des abris temporaires dans la roche remontant jusqu'au mésolithique, autrement dit à environ 10.000 ans. Des hommes suivaient un chemin connu, vers le Tessin, ce qui pose la question de la transmission préhistorique des savoirs. Il s'opérait par le langage, bien sûr. Mais quel langage? Nous ne le saurons jamais... 

Des générations et des générations se sont ainsi expliquées comment franchir le Schnidi.
Sans doute. Si les spécialisations, au niveau de villages lacustres faisant dans les 300 habitants, restaient locales (céramique, taillage du bois...), il ne devait pas en aller de même avec les passeurs. Ces derniers faisaient transiter sur le plan non seulement local, mais international (pour employer un terme actuel) des marchandises rares et précieuses. On en avait déjà l'idée avec une superbe hache, découverte en 1959 au Théodule, près de Zermatt. Un objet qui devait posséder une valeur incalculable il y a 4000 ou 5000 ans. Les spécialistes ont longtemps discuté des origines de la pierre, longuement polie. Ils ont pensé à la Bretagne. On sait aujourd'hui qu'il s'agit de l'Italie du Nord. De telles haches allaient en fait vers la Bretagne. Leurs transitaires revenaient probablement avec du sel. Il valait alors autant que l'or. Difficile bien sûr de le prouver. Le sel ne laisse pas de traces. 

Il faut donc imaginer une route européenne suivie en franchissant les Alpes.
Absolument. Comme il faut se figurer des mines à ciel ouvert, en Valais, afin d'extraire le cuivre nécessaire à la fabrication du bronze. Le minerai restait rare. Mais il suffisait aux habitants peu nombreux de ce qu'on appelle "la culture du Rhône" Un Rhône allant de sa source à Lyon. 

Revenons en plaine. L'exposition arrive trois ans après le classement, longtemps espéré, au Patrimoine de l'Unesco. Comment y êtes-vous parvenu?
L'idée est partie de Berne. Le canton, pas la ville fédérale. Un canton riche, dont les autorités se montrent sensibles au patrimoine. On l'a vu pour le Shnidejoch, qui bénéficiait il est vrai dire de conditions exceptionnelles. Les travaux se faisaient dans une région désertique. Aucun propriétaire à indemniser. Aucun enjeu économique. Berne a donc émis l'idée de proposer à l'Unesco les classements de sites lacustres des trois lacs, autrement dit, Neuchâtel, Morat et Bienne. L'Office fédéral de la culture est entré en jeu. Il a proposé de voir grand. La Suisse entière ou, pourquoi pas, un Arc alpin jusqu'à la Slovénie. Il fallait constituer un dossier en vue d'appuyer la demande auprès de l'organisation internationale. Nous sommes arrivés à près de 1000 sites. C'était énorme. Nous avons réduit à 756. L'Unesco, affolée, ne voulait pas entendre parler de davantage que 100. Il fallait se limiter, en tenant compte d'impératifs politiques. Pas question d'éliminer la Slovénie, par exemple. Nous avons fait des compromis. Nous sommes arrivés à 111. Chiffre accepté. Mais attention! Les sites éliminés se sont vus "associés", ce qui les protège aussi. 

Qu'est-ce que change le label Unesco?
Sur le plan personnel, rien. Pour les équipes de travail, peu de chose. Psychologiquement, il existe cependant une énorme différence. Quand nous protestons contre un projet destructeur, nous avons derrière nous non seulement nos convictions scientifiques, mais la bénédiction de la communauté internationale. Il y a un risque de radiation de la liste. Dresde l'a subie. L'Angleterre, qui se refusait de déplacer une route jugée trop près du site mégalithique de Stonehenge, a dû baster. 

Vous vous occupez d'un patrimoine très fragile.
Et comment! Il se niche au fond de l'eau. Dans le limon. Un rien peut anéantir un bois vieux de 6000 ans. La destruction peut même rester accidentelle. Involontaire... Il n'y a en fait que les archéologues et l'administration pour savoir où se trouvent les espaces à protéger. On empêche chaque année une destruction au bulldozer à la dernière minute. A Genève, il y a un cas où nous sommes passés à deux doigts de la catastrophe. Il s'agit non seulement de légiférer, mais d'informer. 

Comment les autorités réagissent-elles quand les préhistoriens interviennent?
Il y a le cas récent d'Yverdon. La ville veut s'agrandir. Elle se trouve limitée côté Jura par l'autoroute. Il lui faut chercher d'autres voies. Au bord du lac, elle se heurte à l'un de sites classés par l'Unesco. Nous avons demandé sa conservation dans son intégrité. Et, ô surprise, les municipaux l'ont bien pris et compris. 

Et Genève?
C'est un canton difficile, avec de fortes pressions démographiques et économiques. Le nouveau projet de plage tient cependant compte de nos revendications. 

Découvre-t-on encore des sites palafittiques en Suisse romande?
Bien sûr! Je citerai une rive du lac de Morat. Des terrains agricoles se sont vus déclassés au profit de zones villas. Le service fribourgeois a prospecté la région. Riche. Très riche... Idem dans le canton de Vaud, surtout du côté de Faoug. Il n'était pas question de tout fouiller, mais de mettre à l'abri. Tout s'est finalement bien passé. Les terrains ont été vendus, avec des réserves. Pas d'excavation profonde. Aucune piscine. Les gens n'étaient pas dépossédés, vu qu'on les avaient prévenus. Restait encore à suivre le dossier. Les nouveaux propriétaires ont plutôt bien respecté les contraintes. 

Dernière question, Pierre Corboud. Au siècle dernier, les Lacustres passaient pour vivre sur des pilots plantés dans l'eau. On a par la suite parlé de constructions surélevées à terre. On évoque aujourd'hui un statut mixte. Alors?
Les Lacustres savaient s'adapter. Ils bâtissaient en fonction du lieu et du moment. Comme le prouve par ailleurs les échanges économiques, il s'agissait non d'un peuple, mais de populations déjà très évoluées.

Pratique

"Les Lacustres, au bord de l'eau et à travers les Alpes", Historisches Museum, 5, Helvetiaplatz, Berne, jusqu'au 26 octobre. Tél.031 350 77 11, site www.bhm.ch/fr ouvert du mardi au dimanche, de 10h à 17h. Le livre, qui existe en version française, est édité par le Service archéologique du canton de Berne, 144 pages. Photo (Historisches Museum): "Schnidi" reconstitué dans une salle souterraine de l'Historisches Museum de Berne.

Prochaine chronique le jeudi 25 septembre. Brigitte Bardot aura 80 ans le 28 septembre. Retour sur un mythe.

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