Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

HISTOIRE/Le Musée de Carouge raconte l'usine de limes Vautier

Crédits: Musée de Carouge

C'est une histoire de famille. Cinq générations. Il n'y a sans doute pas là de quoi faire un feuilleton helvétique, genre «Downton Abbey». Nous sommes à Carouge. Il y aurait pourtant de l'argent, du pouvoir politique et des ramifications internationales. A sa belle époque, la fabrique de limes Vautier avait des représentants dans toute l'Europe, plus d'autres à New York et aux Indes. 

C'est à l'histoire de cette entreprise disparue, du moins sous sa forme ancienne, que le Musée de carouge consacre sa nouvelle exposition, «Lime! Coupe! Grave!». Normal. D'une part, il se doit de refléter la vie locale. De l'autre, il a acquis en 1993 le matériel devenu obsolète, les archives de la firme rejoignant celles de la Ville de Carouge. Jean-Marie Marquis dirigeait alors le musée, qui attend aujourd'hui encore ses espaces supplémentaires. En 2012, sous son successeur Philippe Lüscher, ce matériel s'est vu «revalorisé lors des réflexions menées autour du réaménagement d'un des locaux de conservation» (je vous ai cité la belle prose administrative). Une exposition s'imposait donc en 2016.

Débuts en 1829 

Tout y commence en 1829. Samuel Vautier fonde à Plainpalais, sous les murailles de Genève, sa petite fabrique. Plainpalais restera une commune indépendante jusqu'en 1931. Dès 1848, il la déménage à Carouge, qui prend un virage industriel. En 1809 déjà, une immense filature de coton s'y était installée. Elle avait occupé jusqu'à 600 ouvriers. Pour donner une idée des activités de l'ancienne cité sarde, un chiffre. A l'Exposition Industrielle Carougeoise de 1906, il y avait 86 exposants. Les Vautier se trouvaient donc bien entourés dans les bâtiments de la rue Saint-Léger, devenue en 1915 rue Vautier, sans prénom spécifique. 

Ces messieurs pourront donc se succéder. Après Samuel viendront Moïse et Adolphe, puis James, puis George et finalement Fernand et James. La traditionnelle anglophilie genevoise a joué à plein régime dans cette famille, où l'on se transmettait la passion de la lime et de la politique. Parti radical, bien sûr, dominant à Genève jusque dans les années 1980. Nous restons dans une famille de notables. Les traditions peuvent donc se transmettre, en dépit des conjonctures. Celles-ci ne se montrent pas toujours favorables. Il y a la guerre de 1870-1871, puis celle de 1914. Curieusement la dernière, celle de 1939-1945 ne diminue pas trop la productivité. La demande extérieure reste forte.

De l'usine reste une façade 

C'est en 1951 que tout va se gâter. L'usine Vautier, qui a échappé à la faillite en 1927, puis à la crise de 1929 grâce à des améliorations techniques, ne réussit pas à prendre un nouveau souffle. Ses dirigeants manquent de liquidités. Ils ne peuvent plus dès lors plus limer que leurs budgets. La chose l'amène à vendre sa production aux Usines Métallurgiques de Vallorbe, qui continuent à produire une partie de ses outils sous le nom de Vautier. La chose durera jusqu'aux années 1980. Les Usines Métallurgiques, encore en activité, rouleront dès lors pour elles seules. 

L'exposition peut raconter cette histoire, plus celle des deux maisons de la rue Vautier, aujourd'hui transformées en logements. Longtemps laissés en friche, puis gentiment squattés par des artisans ne craignant pas une vie à la dure (il n'y avait plus de chauffage), les bâtiments se retrouvaient à la fin des années 80 dans le nouveau quartier genevois à la mode. Il n'a du coup survécu que les façades du XVIIIe siècle. L'arrière industriel a disparu, en même temps que la grosse cheminée.

Le bureau directorial 

Qu'y a-t-il fans les quatre salles du musée? Un peu de tout, ce qui en fait le charme. Deux bureaux se sont vus reconstitués, celui de la direction et celui des secrétaires. Comme les romanciers américains, ces dernières tapaient sur une Underwood. Il y a bien sûr des échantillons de limes et, dans un beau cadre, les médailles obtenues dans les foires internationales, à commencer par l'Exposition universelle de Paris, en 1867. Des photos complètent. Des souvenirs aussi. Il y a ainsi la première plaque avec la première raison sociale, en lettres dorées, qui doit bien remonter aux années 1840. Des meubles de rangement. Des tampons. Des affiches. Et sur les publicités des phrases d'une autre époque, que j'ai encore entendues enfant. «A bon ouvrier, bon outil.» «La meilleure qualité revient toujours le meilleur marché.» 

On le voit. Avec «Lime! Coupe! Grave!», le Musée de Carouge invite à une plongée dans un monde perdu. Entreprise paternaliste. Equipes pléthoriques. Machinisme mesuré. Aucune technologie sophistiquée. Des horaires longs, aussi. Au début, on travaillait 72 heures par semaine. Plus tard environ 50. Mais nul ne parlait de «burn out» ou de «stress», même s'ils devaient bien exister.

Pratique

«Lime! Coupe! Grave!», Musée de Carouge, jusqu'au 3 avril. Tél. 022 307 93 80, site www.carouge.ch/musee Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h.

Photo (Musée de Carouge): Un ouvrier sur une machine à produire des limes.

Prochaine chronique le jeudi 18 février. La glerie Blondeau propose à Genève le photographe Gilles Caron. En couleurs, cette fois!

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