Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

HISTOIRE/ La Bodmeriana propose les livres de la Liberté

Changement de genre, mais finalement pas d'époque. Après Sade, mort en 1814, voici «Les livres de la Liberté», avec comme date centrale 1815. L'essor de la pensée libérale, à tous les sens du terme, devient alors patent. Des idées émises depuis les Lumières, «alors que l'absolutisme avait dû céder du terrain face à Hume, Burlamaqui ou Montesquieu», trouvent leurs premières applications, même si la démocratie actuelle reste encore loin. Des imprimés y ont puissamment contribué. C'est à eux que rend hommage la nouvelle exposition de la Fondation Bodmer, proposée par Bernard Lescaze. Une présentation moins fastueuse que celles vues naguère dans cet endroit. Il s'agissait de redescendre sur terre, après les grandes dépenses de l'ère Charles Méla. 

Comment aveez-vous, Bernard Lescaze, monté «Les livres de la Liberté»?
La Fondation Martin Bodmer, dont je fais partie, a accepté ce projet, situé dans le cadre du bicentenaire de l'entrée de Genève dans la Confédération. Une exposition de ce type prouve que ce musée ne se résume pas à ces piliers littéraires que sont Dante, Goethe, Shakespeare ou la Bible. Il possède d'autres types d'ouvrages à mettre en valeur. Leur regroupement permet en outre d'illustrer l'interaction de réseaux intellectuels entre Paris, Genève, plus bien sûr Coppet, où résidait Germaine de Staël. Le parcours va jusqu'aux années 1840, ce qui permet d'inclure d'autres figures marquées par notre ville, comme Pellegrino Rossi ou François Guizot, le futur ministre protestant de Louis-Philippe. Guizot a été élevé à Genève. 

S'il s'agit là de l'aboutissement, d'où partez-vous?
De loin! Dans le catalogue, je remonte même à la Magna Carta, dont les Britanniques célèbrent cette année le huitième centenaire! Les premiers ouvrages présentés dans mon parcours d'une douzaine de vitrines, disposées en forme de crosse épiscopale, datent du XVIe siècle. On y explique que, face au tyran, des sujets, de haut rang il est vrai, peuvent se révolter. Il y a là des ouvrages de François Hotman ou d'Etienne de la Boétie imprimés à Genève une dizaine d'années après la mort de Calvin. 

Et pour la suite?
Je descends le XVIIIe siècle, avec ses interconnexions. «Les principes du droit naturel» de Jean-Jacques Burlamaqui, largement diffusés en Angleterre et dans les futurs Etats-Unis, datent de 1747. Ils paraissent chez le même éditeur genevois que «L'esprit de lois» de Montesquieu en 1748. Le Français avait beaucoup apprécié la mise en forme du Burlamaqui. On sait l'importance que revêtira son texte, qui fonde une véritable science politique. 

Vous parlez dans le titre de liberté au singulier. Celles que vous montrez se révèlent très diverses.
Absolument. Il existe un libéralisme économique, comme politique ou pénal. Une vitrine s'occupe ainsi de la Justice. Il a fallu militer contre la torture, que Genève a abolie dès 1738. Il a été nécessaire d'obtenir des votes à bulletins secrets. Je montre une boîte bernoise d'époque qui assurait cette discrétion. Il a fallu s'assurer de pouvoir entreprendre en dépit des jurandes et des corporations, avec les risques de dérapage que l'on connaît aujourd'hui. Il fallait tout changer, sauf les hommes. Impossible! Eux demeurent immuables dans leurs contradictions. Germaine de Staël disait en 1809 de Jeremy Bentham qu'il était «libéral d'esprit, mais despotique de caractère». 

Une partie de l'exposition tourne autour de la Constitution genevoise de 1814, caricaturée par Wolfgang-Adam Töpffer, dont des images ont déjà été présentée au Cabinet des arts graphiques comme au Musée international de la Réforme.
J'ai fait ouvrir le texte annoté par Pierre-François Bellot à l'article 8, qui créait un vote censitaire étroit. Il s'agissait pour lui d'un texte hâtif et dangereux. Il fallait aussi parler d'Etienne Dumont, de Jean-Jacques de Sellon de Benjamin Contant ou de Mme de Staël. Il existe alors à Genève un laboratoire où les idées bouillonnent, avec des liens internationaux assurant leur diffusion. 

Vous terminez avec des «échappées libres vers le XXIe siècle».
Oui, avec des textes publiés parfois au XIXe siècle. Je pense à des auteurs célèbres, comme Stendhal, ou à cet inconnu que reste Edouard Lefebvre de Lahoulaye, qui essayait de faire entendre la voix du peuple sous Napoléon III. Le grand choix pour le XXe consiste en une opposition entre Denis de Rougemont, qui a vite pris la mesure de la barbarie nazie, et Friedrich A Hayek. Ce dernier deviendra le grand économiste néo-libéral de l'immédiat après-guerre. 

D'où les livres proviennent-ils?
De la Fondation Bodmer, bien sûr, mais aussi de la Bibliothèque de Genève. Il s'agit des deux sources principales. Des emprunts ponctuels ont été effectués auprès de la Bibliothèque de Lausanne, du musée historique de Berne, des Archives d'Etat de Genève. Nous avons aussi sollicité des privés. 

Dernière question. Combien faut-il de temps pour monter une exposition comme celle-ci?
J'ai proposé le sujet il y a plus de deux ans. J'y ai réfléchi une année. Pas à temps complet, bien sûr. La rédaction du catalogue, avec des collaborations, m'a pris un trimestre. Je dirais que le tout représenterait six mois de travail comptable. Il faut dire qu'il s'agit cette fois d'une création. «Les livres de la liberté» n'appartiennent pas au registre, toujours plus large, du clé en mains.

Pratique 

«Les livres de la Liberté», Fondation Martin Bodmer, 19-21, rote Martin-Bodmer, Cologny, jusqu'au 13 septembre. Tél. 022 707 44 36, site www.fondationbodmer.ch Ouvert du mardi au dimanche, de 14h à 18h. Le livre, 271 pages, est coédité avec Slatkine. Photo (DR): Madame de Staël. L'unique auteure dans "Les livres de la liberté".

Prochaine chronique le mercredi 27 mai. Orsay propose à Paris l'art italien des années 1900 à 1940. 

 

 

 

 

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