Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

HISTOIRE / Comment montrer Diderot, Sylvie Wuhrmann?

Une idée intéressante. Des œuvres importantes. Une mise en scène innovante. "Le goût de Diderot" constitue l'une des bonnes expositions romandes de l'année (voir la chronique du jeudi 6 mars) Il n'y en a pas tant que ça, des réussites, et elles se situent bien souvent des des musées privés! Rencontre avec Sylvie Wuhrmann, qui dirige l'Hermitage à Lausanne depuis le départ de Juliane Cosandier. Je n'avais pas trop aimé "Fenêtres" et le Miró présentés ici par ses soins. Voici donc l'occasion de faire l'arrêt sur la bonne image. 

Comment, Sylvie Wuhrmann, l'idée d'un hommage à Diderot critique d'art est-elle née?
Le projet remonte à plusieurs années. A son origine, il y a Stéphane Lojkine, professeur à l'Université de Provence d'Aix. L'homme s'est passionné pour le philosophe, dont la France allait alors célébrer les 300 ans de la naissance. Il a été trouver Michel Hilaire, directeur du Musée Fabre à Montpellier. Comme vous le savez, cette institution possède un important fond de peintures du XVIIIe siècle, que l'Hermitage a en partie présenté lors de la réfection des bâtiments. Hilaire a été séduit. Vu nos contacts précédents, il nous a proposé une coproduction. Juliane Cosandier était sur son départ, mais elle tenait encore la barre. Elle a tout de suite vu l'intérêt de cette exposition, qui allait permettre de raconter non seulement la naissance de la critique d'art, mais de l'intérêt du public pour l'art contemporain. 

Expliquez-vous.
Dans la première partie du XVIIIe siècle, la primauté allait à la création, en général italienne, des XVIe et XVIIe siècles. C'était autour d'elle, par exemple, que tournaient en France les collections royales. Or voilà que les Salons, où ne pouvaient exposer que des artistes agréés par l'Académie, vont occuper le devant de la scène. Il s'agit dès les années 1750 d'un événement biennal, situé au Louvre, dont l'entrée reste gratuite au public. Pour comprendre ce qu'il voit, le visiteur doit juste avoir en main le livret, qui est payant. Le succès de l'entreprise se révèle phénoménal. On estime qu'en 1787, à la veille de la Révolution, le Salon est vu par 60.000 personnes, alors que Paris en compte à peine 600.000. 

C'est là qu'intervient Diderot.
Il ne fera la critique que de neuf Salons. Ses textes, écrits à l'usage de quelques lecteurs seulement, lui prendront beaucoup de temps. Il aura d'autres activités. Et des freins. Pensez au voyage en Russie. A la fatigue. L'écrivain jettera l'éponge, ce qui ne l'empêchera pas de juger ses textes critique comme figurant parmi les meilleurs sortis de sa plume. Il était sans doute fier aussi de leur influence, au moment où se mettait en place à Paris un marché de l'art contemporain. 

La peinture du XVIIIe siècle connaît depuis quelques décennies une éclipse. Elle a perdu de sa popularité. Comment avez-vous choisi de la montrer?
La chose est d'autant plus compliquée que le XVIIIe français, qui va ici de François Boucher à Louis David, ne fait pas partie de notre ADN en Suisse. Nous n'y faisons pas constamment référence, comme cela reste malgré tout le cas en France et comme c'est de tradition aux Etats-Unis. J'ai donc vu dans ce projet une magnifique occasion de montrer à Lausanne non seulement des peintures, mais des sculptures. On n'a jamais présenté dans notre pays des marbres d'artistes aussi importants que Pigalle ou Falconet. La chose devenait possible, avec la collaboration du Louvre, qui s'est montré exceptionnellement généreux. 

Vu la présence de l'écrivain, il fallait aussi un catalogue riche en discours et en propos.
Bien entendu! Il y a là l'idée que Diderot se fait de l'art et de sa mission sociale. Il y a aussi un glissement perceptible. Entre le premier Salon des années 50 et le dernier, en 1781, la France connaît un changement de génération et de goût. Le style Pompadour, qui choquait et fascinait à la fois Diderot, disparaît. Le néo-classicisme pointe, puis s'installe. Diderot l'avait appelé de ses vœux. Nous avons cependant affaire à un homme intelligent et lucide. Il réalise que le frivole Boucher, dont il désapprouve l'absence de morale, a beaucoup de talent, alors que Vien, dont il se sent proche par les convictions, reste sans génie. 

Montpellier constitue un gigantesque musée. L'Hermitage reste une belle maison bourgeoise. Comment opérer la transition?
C'est vrai que nous ne possédons pas de grandes cimaises, ce qui nous a obligé à des renonciations. Nous fournissons en revanche davantage d'intimité. Comme souvent de nos jours, les deux étapes offrent des différence. Les absences sont comblées par de nouvelles œuvres. Une importante toile de Leprince, présentée au Salon, se trouve ainsi en temps normal à la Fondation Zoubov de Genève. 

Vous avez curieusement choisi de faire l'affiche avec une composition que Diderot a détestée à l'époque.
C'était le jeu. "Le goût de Diderot" comprend à la fois ce qu'il aime et ce qu'il n'aime pas. Comme image emblématique de l'exposition, il fallait renoncer à une statue. Une œuvre en deux dimensions passe toujours mieux. J'ai donc opté pour le portrait de famille de Jean-Marc Nattier, que Diderot n'a pas compris. Le peintre a commencé son travail vers 1730. Il a montré le résultat, enfin terminé, en 1767. Entre-temps l'artiste, qui se montre à l'arrière-plan, a vieilli. Sa ravissante épouse est morte très jeune. Son fils, qu'on voit enfant, s'est noyé à 20 ans. Il s'agit d'un émouvant tableau du deuil et du souvenir. Il avait en plus l'avantage de montrer l'époque à cause des costumes.

Et après Diderot?
Eh bien, il y aura la peinture américaine du XIXe siècle, avec des prêts magnifiques des Etats-Unis. William Hauptmann dirige l'entreprise. En 2015, nous montrerons la collection de dessins du Genevois Jean Bonna. Ce sera d'une manière différente que Genève l'a fait il y a quelques années. Viendra ensuite Marius Borgeaud. Il faudra opérer des choix drastiques dans la production du Romand pour le montrer le plus à son avantage possible. Borgeaud se verra remis en contexte par Philippe Kaenel, qui vient de monter le Gustave Doré du Musée d'Orsay à Paris.

Pratique

"Le goût de Diderot", Fondation de l'Hermitage, 2, route du Signal, Lausanne, jusqu'au 1er juin. Tél. 021 320 50 00 site www-fondation-hermitage.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h. Catalogue édité par Hazan, 400 pages. Photo (Tamédia): Sylvie Wuhrmann à un balcon de l'Hermitage. L'été, évidemment. Je veux bien que l'hiver actuel soit doux, mais quand même...

Prochain article le lundi 10 mars. Catherine Grenier a passé du Centre Pompidou, où elle vient de produire un accrochage très contesté, à la Fondation Alberto et Annette Giacometti de Paris. Rencontre. 

 

 

 

 

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