Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

HISTOIRE ANTIQUE / Doublé Constantin à Genève

"Happy Birthday". Le monde semble aujourd'hui fonctionner à coup d'anniversaires. Il s'agit sans cesse de commémorer. Les malheureux Genevois, qui ont déjà subi les 500 ans de Calvin, les 100 ans de la mort d'Henry Dunant et les 300 ans de la naissance de Rousseau, doivent ainsi s'attendre au pire en 2014-2015. On va leur infliger, et sur une grande échelle, la réunion du nouveau canton à la Confédération en 1814-1815. Le petit monde impitoyable des Affaires culturelles doit certainement leur mitonner un programme d'enfer, aussi inutile que coûteux. Il donnera l'envie de passer quelques mois en Chine ou dans le Swaziland.

L'anniversaire dont je vais vous parler restera moins redoutable, Dieu merci. Il faut dire qu'il y a l'éloignement dans le temps. Mille sept cents ans, cela fait tout de même beaucoup de bougies sur le gâteau. En 313 donc, Constantin signait l'édit de Milan. La naissance d'une certaine tolérance, avant des siècles de dictature religieuse. Jusque-là persécutés, les chrétiens acquerraient leur liberté de culte, avant de devenir persécuteurs.

Une Histoire complexe

A vrai dire, il y a là une grosse simplification historique. D'abord, Constantin n'est pas seul. Né dans l'actuelle Serbie, cet homme de 41 ans discute le bout de gras dans la ville avec Licinius. Il s'agit de s'entendre avec ce concurrent. Du moins provisoirement. Les deux hommes ont déjà fait le vide autour d'eux. Tétrarchique (c'est à dire dirigé par deux Césars et deux Augustes), l'empire était devenue une heptarchie. Il possédait donc sept têtes, comme l'hydre de la mythologie. Autant admettre que cet immense Etat n'était plus géré du tout. C'est à deux que ces messieurs (qui ont donc éliminé les cinq autres) vont signer l'Edit de Milan, avant que les choses suivent leur cours. Constantin finira par faire tuer Licinius.

Mais ce n'est pas tout! Ce texte ne constitue en fait qu'une reprise. Il reprend un édit de Galère. C'est ce dernier qui, pour mettre fin à des persécutions déstabilisant l'Empire, avait arrêté la chasse aux chrétiens organisée par Dioclétien. Seulement voilà! Galère n'a pas duré. Il est mort, apparemment d'un cancer des testicules, en 311, l'année même où il paraphait le document. L'homme n'était en plus nullement favorable à la religion nouvelle. Autant dire que les historiens chrétiens (dont l'insupportable Eusèbe de Césarée), qui vont tout récrire la plume trempée dans l'eau bénite, l'enverront baigner. Et vogue le Galère!

Sept tapisseries du Musée d'art et d'histoire

En 313, le christianisme demeure l'une des religions admises. Rien n'est encore joué. Si la nouvelle capitale que Constantin (l'empereur, mais le potentat du football valaisan) va se construire à l'Est, l'actuelle Istanbul, est à majorité chrétienne, Rome reste païenne. Le siècle connaîtra du coup des allers et retours spirituels. Julien l'Apostat, un successeur d'un haut niveau intellectuel, voudra revenir au paganisme. Il aurait pu l'emporter sans sa mort précoce. Viendra finalement Théodose. Il imposera le christianisme pour tous en 380. C'est moins un convaincu qu'un calculateur. Excommunié par le pape pour un petit massacre de rien du tout (à peine 10.000 Grecs à Salonique), il devra composer avec ce qui est devenu un pouvoir. Et l'Eglise, désormais richissime, veut désormais tout...

Voilà. Pourquoi est-ce que je vous raconte ça, dans une version évidement très simplifiée? Le Bas-Empire est si complexe et sanglant qu'à côté Shakespeare écrit du théâtre de boulevard. Eh bien pour deux raisons! La première est qu'une tenture enfin restaurée de "L'histoire de Constantin" va jouer les stars au Musée Rath dès le 28 novembre. Elle appartient au Musée d'art et d'histoire, qui ne l'avait plus sortie depuis bien longtemps. Inutile de préciser que les sept pièces, tissées à Bruxelles vers 1650 d'après des cartons de Lanceloot Lefebure, n'ont retenu que les épisodes glorieux du règne. On ne verra ni notre ami exécuter son propre fils ni avoir, deux ans que le Christ ne lui apparaisse en songe en 312, le même rêve avec Apollon.

Journée d'étude le 9 novembre

Une journée d'étude est également prévue par l'Université le samedi 9 novembre. Le premier tiers-temps se déroulera le matin dès 9h30 à la Salle B 105. Théologie avec Frédéric Amsler, Eric Junod et François Paschoud, qui nous montrera "Un autre Constantin". Puis érudition à tous crins. Manuela Studer nous dira tout sur "Les nouveautés des sarcophages à l'époque constantinienne". Dès 14h30, à la salle de conférences du Musée d'art et d'histoire, il sera question de monnaie avec Matteo Campagnolo et de codex grâce à Patrick Andrist. La rhétorique suivra en compagnie de Gabriel Aubert. L'art militaire déboulera sous la houlette de Christophe Schmidt. Retour enfin à l'Université, mais à la salle B 111. Jan Blanc décryptera, à 18h30, "La bataille du pont Milvius", peinte en 1613 (vous avez noté la date) par Pieter Lastman.

Ensuite, c'est fini pour cent ans.

Pratique

Samedi 9 novembre, Université de Genève et Musée d'art et d'histoire, dès 9h30. Entrée gratuite. Il faut bien remplir. Photo (MAH): Fragment de l'une des sept pièces de la tenture, léguée à Genève en 1890 par Gustave Revilliod.

Prochaine chronique le mardi 5 novembre. Le Genevois Adrien Golinelli sort son livre de photos sur la Corée du Nord. Il expose aussi.

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