Jerome Gygax

DOCTEUR EN RELATIONS INTERNATIONALES DE L’IHEID

Docteur en relations internationales de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève), Jérôme Gygax est historien, chercheur associé à la fondation Pierre du Bois pour l’histoire du temps présent. Ses travaux portent sur l’histoire des idées, les nouvelles formes de diplomatie, l’utilisation des médias dans la naissance du soft power. Il s’intéresse aux relations entre le secteur public et privé, au rôle des réseaux et leur impact dans la politique internationale.

Publications récentes : Jérôme Gygax et Nancy Snow, « 9/11 and the Advent of Total Diplomacy : Strategic Communications as a primary Weapon of War » ds Journal of 9/11 Studies, Vol 38, July 2013 ; J. Gygax, Olympisme et Guerre froide culturelle, le prix de la victoire américaine, Paris, L’Harmattan, 2012.

Hiroshima: comment la bombe a transformé les fondements constitutionnels de nos sociétés

Septante ans après l’utilisation de la première bombe atomique, la mémoire de l’horreur portée par les derniers survivants ne doit pas s’éteindre. Alors que les historiens débattent toujours des raisons objectives de son utilisation, les enseignements à tirer de cet événement continuent à se perdre dans les effluves du mythe construit pour le rendre acceptable. On peine à comprendre pourquoi la thèse des « révisionistes », pour qui la bombe n’avait rien à voir avec la rédition du Japon mais devait servir d’autres fins, peut encore être largement contestée et comment le récit de la décision et ses conséquences s’enlise dans les arcanes d’une histoire des technologies militaires[1].

L’arme nucléaire créée à l’origine pour servir contre l’Allemagne nazie, produit de la plus formidable réunion de scientifiques occidentaux (et non pas seulement états-uniens) au sein du projet Manhattan, ne  pouvait pas « ne pas être employée » selon la perspectives de ses concepteurs et de leur employeur, le gouvernement des Etats-Unis. Un dilemme éthique était posé à une poignée d’hommes qui choisirent d’ignorer les conséquences à long terme  au profit de la finalité politique et de l’avantage immédiat que leur procurait l’emploi de la bombe : la puissance et le prestige. Nous en sommes toujours là, condamnés à porter collectivement ce fardeau.

Revenons tout d’abord brièvement sur la justification officielle, celle qui veut que l’utilisation de la bombe ait été nécessaire afin d’éviter des pertes américaines massives dans la bataille finale. Cette théorie n’a jamais tenu face aux documents et aux témoignages. Le général Curtis LeMay, qui avait conduit les opérations militaires de l’Air force au Japon, déclarait le 20 septembre 1945 : « La bombe atomique n’a rien à voir avec la fin de la guerre (…) La guerre aurait été finie dans les deux semaines sans intervention russe et sans la bombe. »[2]

L’amiral William D. Leahy dans sa biographie avait écrit peu après la fin de la guerre : « Les Japonais étaient déjà battus et prêts à la rédition (ndr au moment du largage sur Hiroshima) en raison du blocus maritime et des bombardements conventionels»[3]. Le mythe fut contruit aussitôt pour l’opinion public, car la décision d’utiliser la bombe avait été prise avant même le premier essai réussi de « Trinité », le 16 juillet 1945[4]. Le comité en charge de la recommendation était alors formé du président de l’université de Harvard James B. Conant, en tant que superviseur scientifique du projet, et du directeur de MIT, Karl Compton. Il fut alors délibérément décidé que les cibles devraient être densément peuplées.

C’est dans ses notes personnelles que le secrétaire à la guerre Henry L. Stimson explique la manière avec laquelle il justifia le choix des villes cibles auprès du président Truman : « Je lui ai dis que je craignais qu’avant que nous ne puissions être prêts, l’Air Force ait si intensément bombardé le Japon que nous ne puissions démontrer la force de cette nouvelle arme. Il (Le président Truman) se mit à rire et me dit qu’il comprenait mon point de vue. »[5]

Le nombre de bombes, pas moins de deux, et leur puissance, fut « scientifiquement » orchestré en raison de l’impact psychologique souhaité prévoyant deux impacts d’une amplitude croissante : la première à l’uranium sur Hiroshima et la seconde plus puissante au plutonium sur Kokura (épargnée pour raison météo et remplacée par Nagasaki) ; cette escalade de puissance devait générer la « peur » et ainsi conditionner les gens à craindre une suite encore plus dévastatrice. 

Une dimension qui n’en demeure par moins capitale si l’on souhaite comprendre comment la guerre était elle-même conçue comme instrument de persuasion psychologique[6]. L’effet destructeur de la bombe était calibré en fonction de l’impact sur les populations civiles. Les programmes de défense civile américains n’allaient pas tarder à chercher à désensibiliser l’opinion des Etats-Unis par une série de mesure visant à « gérer » la tolérance à la peur du nucléaire[7].

Avant le départ du président Truman pour la conférence de Potsdam (17 juillet - 2 août 1945), une septentaine de scientifiques associés au projet Manhattan avaient vainement tenté d’écrire à Truman pour protester contre toute utilisation de cette arme sur des populations civiles. L’Allemagne n’était-elle pas vaincue ? Le directeur des recherches Robert J. Oppenheimer avait lui-même changé de posture vers la fin du projet et surtout après la première explosion. Ce qui lui avait valu d’être expulsé du bureau de Truman avec une note éloquente : « Je ne veux plus jamais voir ce fils de P… dans ce bureau » aurait-il dit à son secrétaire d’état Dean Acheson[8]. Le sors d’Oppenheimer était scellé, sa carrière scientifique a jamais compromise.

L’important était la conséquence directe de ce choix, et il s’agit de comprendre en quoi la bombe avait rendu tout retour à la paix impossible. Selon H. L. Stimson, l’état de guerre et celui de paix ne pourraient plus être distingués. Dans son discours du 7 septembre 1945, il constatait avec satisfaction que la capacité des Etats-Unis à assumer le rôle de « leader mondial » dépendait du sérieux avec lequel on considérerait ce rôle ainsi que des sacrifices qu’on serait prêt à consentir pour le conserver[9]. La gestion du feu nucléaire nécessitait un niveau de secrétude de plus en plus élevé.

Dès le milieu de la décennie 1950, le développement d’une super bombe H, auquelle Oppenheimer s’était opposé, attégnait la puissance de 3000 mégatones, équivalent à 192'000 Hiroshimas. Selon l’historien Garry Wills, le plus important est bien que cette technologie ait dessiné les contours d’un « nouveau pouvoir », indépendant des organes de la démocratie en place. Pas question de laisser des parlementaires interférer dans la gestion de la sécutité nationale.

Le scénario apocalyptique de la destruction urbaine allait conditionner l’approche des plannificateurs militaires et se répandre dans la psyché collective au travers des produits culturels. Qu’adviendrait-il si des puissances extérieures hostiles étaient capables de déchaîner à leur tour cette technologie sur les Etats-Unis ? Brien MacMahon, le président du comité conjoint du Congrès américain sur l’énergie atomique (JCAE)[10] produisait ces scénarios lors d’une session close du 17 octobre 1949  : « Les habitants de New York ont le droit de savoir que sous l’apparence anodine d’un navire marchand enregistré sous pavillon Dominicain, les Russes pourraient introduire une super bombe dans leur port et détruire, non pas seulement quelques kilomètres carrés mais toute leur métropole. Les gens de Chicago ont le droit de savoir de leur côté qu’un bombardier téléguidé, situé à quelques heures de vol au Kamchatka pourrait leur rendre une visite nocturne et laisser leur cité dévastée. »[11]

Le complexe militaro-industriel américain (National Security State) est le produit de la mise en œuvre de cette technologie de la destruction[12]. En restant incompris, ce « crime de guerre »  a permis le développement de technologies dérivées.  Comme le rappelait l’historien Guy Oakes : « Sans la stratégie de la dissuasion nucléaire, l’architecture intellectuelle au sein de laquelle les officiels de l’appareil sécuritaire (états-uniens) interprétaient le système international d’après-guerre se serait effondrée. Sans la création d’une conception cohérente de l’ordre international, il aurait été impossible de dessiner les plans nécessaires à maintenir les Etats-Unis forts et sécures. Au final, les principes du libéralisme furent sacrifiés aux exigences de la sécurité nationale. »[13]

L’utilisation de l’arme nucléaire a ainsi laissé voir ses effets délétères sur le long terme. D’abord par l’atteinte irrémédiable portée à la dignité de l’homme, en vertu d’une éthique universelle jamais respectée, puis par l’ouverture d’une ère de la terreur, état de guerre permanent, voulu par les plannificateurs militaires, seule garantie de succès à leur yeux d’une victoire dans la Troisième Guerre mondiale.

Hiroshima et Nagasaki constituent le premier acte de l’hypercroissance de cette infrastructure du secret qui a pu contourner les mécanismes consitutionnels et la supervision démocratique. Le politologue John Arquilla expose le processus par lequel le rôle de l’armée s’est transformé pour pénétrer dans le champ politique et social. Une telle révolution est en passe de s’achever alors que le degré d’intégration sans précédent des sphères civiles et militaires confère aux Etats-Unis un avantage sur les autres armées conventionnelles[14].

La mémoire d’Hiroshima devrait nous permettre de prendre la mesure de cet échec humain. Aucune technologie, aussi prometteuse soit-elle, ne devrait échapper au filtre d’une réflexion éthique universelle. Au sein de nos démocraties, les individus adhèrent à un système de valeurs et de gouvernement dont ils sont la source d’autorité et de pouvoir et doivent de ce fait être en mesure de décider à quelles fins cette puissance devra être employée.

 



[1] Voir la critique de Frédéric F. Clairmont, « Une guerre froide qui commence à Hiroshima » in Leçons d’Histoire, Manière de voir 26, Le Monde Diplomatique, mai 1995, pp.42-44.

[2] Cité dans George H. Nash, Freedom betrayed, Herbert Hoover’s Secret History of the Second World War and Its Aftermath, Stanford, Stanford University Press, 2011, p. 566

[3] William D. Leahy, I Was There, New York, McGraw Hill, 1950, p.441

[4] Garry Wills, The Bomb power, New York, Penguin Press, 2010, pp.22-23

[5] Ibid. pp.25-26

[6] Voir entre autre le premier ouvrage compréhensif sur le sujet : Paul M.A. Linegarger, Psychological Warfare, Nevada City, Gateways, 1948. Réédité en 2009.

[7] Guy Oakes, The Imaginery War, Civil Defense and American Cold War Culture, Oxford, Oxford University Press, 1994.

[8] In Garry Wills, op. cit.. p.38

[9] In Guy Oakes, op. cit., p.23

[10] Créé par l’Atomic Energy Act en 1946.

[11] Cité dans David M. Barrett, The CIA&Congress, The untold sotry from Truman to Kennedy, Kansas, Kansas University Press, 2005, p.63

[12] Voir Jeffrey T. Richelson, The Wizards of Langley, Inside the CIA’s Directorate of Science and Technology, Boulder, Westview Press, 2002 et Dana Priest et William M. Arkin, Top Secret America, the Rise of the New American Security State, New York, Little Brown, 2011.

[13] Guy Oakes, op. cit. p.167

[14] John Arquilla, Worst Enemy : The reluctant transformation of the American Military, Chicago, Ivan R. Dee, 2008, p.206

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