Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

HÉRITAGE/Que risque Berne avec la collection Gurlitt?

C'est une solution courageuse et sans nul doute positive. On sait que le Kunstmuseum de Berne à accepté hier, lundi 24 novembre, la collection Cornelius Gurlitt. Je rappellerai brièvement l'affaire, dont la conclusion provisoire fait aujourd'hui les choux gras de la presse. Mort en mai dernier, l'Allemand était le fils d'un marchand d'art très actif sous le nazisme, Hildebrand Gurlitt. On a trouvé chez le vieillard, en 2012 à Munich, puis en 2014 à Salzbourg, quelque 1600 œuvres (d'autres chiffres donnent 1200 ou 1400) dans le cadre d'un simple contrôle fiscal. L'homme les a léguées au musée alémanique. Celui-ci avait six mois pour se décider. 

La presse a bien sûr parlé de "cadeau empoisonné". Le Congrès Juif Mondial, que préside depuis 2007 le collectionneur et fondateur de musée Ronald Lauder, a exercé ses pressions habituelles. Il a menacé d'une "avalanche de procès" si Berne disait oui. Pour cette homme très carré, il ne saurait s'agir que d’œuvres spoliées et demandant restitutions. On sait que des avocats (surtout américains) se sont fait une spécialité de les obtenir. Ce sont eux qui traquent les œuvres, puis contactent les ayant-droit. Ceux-ci ne les paient (très cher) qu'en cas de succès. Les héritiers ne courent donc aucun risque en tentant un procès.

Un tiers "douteux"? 

Qu'en est-il réellement? Il semble que sur 1600 numéros, il en existe "environ 500" à la provenance douteuse. Précisons vite que les choses ne seront pas faciles. Les objets d'art étaient peu photographiés, mal inventoriés et discrètement achetés (et encore plus vendus...) jusque dans les années 1960. De toute manière, il devrait en rester une majorité à Berne. Avec un héritage modestement estimé à un milliard d'euros (même si certains journalistes suisses, toujours naïfs, parlent de "plusieurs dizaines de millions"...) , c'est un apport considérable pour une institution riche, certes, mais moins que Bâle ou Zurich. Pour le moment, trois tableaux seulement auraient retrouvé une origine, dont un Matisse à rendre à la famille Rosenberg. 

Avant que les vagues s'apaisent, il y aura bien sûr beaucoup de travail. Un travail sans fin, en fait. Les murs des musées français offrent toujours des toiles provenant de la Commission de récupération d'après 1945. Elle sont déposées là depuis 1950. Le Musée d'art et d'histoire du Judaïsme de Paris leur a consacré une exposition il y a quelques années. Elle tendait à prouver que les musées nationaux avaient fait correctement leur travail en rendant ces œuvres visibles et en acceptant les recherches. Il subsiste hélas d'innombrables toiles pour lesquelles on ne sait pas, et pour lesquelles on ne saura peut-être jamais.

Spoliation définiive pour les musées 

Le boulot commencera par le procès intenté non pas un héritier spolié, mais par une cousine. Uta Werner, 86 ans, aimerait récupérer le tout le tout. Pour elle, Cornelius Gurlitt n'avait plus sa tête au moment de tester. Ce genre d'affaires fait partie de la règle du jeu. Il y aura ensuite des procédures. Berne a intelligemment choisi ne ne laisser rentrer sur territoire suisse, et a fortiori au Kunstmuseum, que les pièces "sûres". Parmi celle-ci figureront les 380 tableaux "dégénérés" décroché par la nazis à la fin des années 1930 dans les musées allemands, certains d'entre eux se trouvant aujourd'hui en territoire polonais. Une spoliation définitive, dans ce cas, contestée par certains (1). Au moins ces chefs-d'oeuvre auront-ils été sauvés de la destruction.

On le voit. Berne devrait fatalement y gagner. Les dépenses légales seront à la charge de l'Allemagne et de la Bavière, parties prenantes à l'accord. Un accord qui les dépouille, certes, mais en leur enlevant une patate chaude de la bouche. Qu'aurait-on dit, dans le monde, si la collection Gurlitt avait fini dans un musée de Munich ou de Berlin? Les ayant-droit eux-mêmes sortent gagnant de l'opération. Elle rend claire le cheminement des plaintes à formuler par des héritiers, qui ne sont bien sûr pas tous Juifs, les nazis ayant ratissé très large dans la spoliation. La collection devient en effet, et à tous les sens du terme, publique.

Réactions mêlées 

Quelle sont aujourd'hui, 25 novembre, les réactions face à la décision bernoise? Positives en Suisse romande, à l'exception de Bernard Fibischer, du Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne. "Le Monde" se montre plus circonspect en France. L'enquête de Vincent Noce dans "Libération" se révèle, comme il fallait s'y attendre, la plus pointue. Elle sépare nettement, dans la collection, les œuvres sans problèmes achetées par le grand-père du donateur de celles, à hauts risques, accumulées par Hildebrand Gurlitt. Elle s'interroge sur le sort des pièces découvertes en Autriche, passées sous silence. Elle s'indigne enfin du fait que les journalistes n'aient pas eu le droit de poser des questions lors de la conférence de presse. Une chose qui ne parle guère en faveur de la "clarté" tant prônée dans cette histoire d'art, de politique et de gros sous. Photo (DR): Cornelius Gurlitt, mort en mai 2014.

(1) Berne devrait cependant les prêter aux musées d'origine lors de manifestations temporaires.

 Texte intérimaire, en dépit de sa longueur.

 

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