Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

HAMBOURG/Fin du tunnel pour l'Elbphilharmonie des Herzog et DeMeuron

Crédits: AFP

Boum boum badaboum! L'Elbphilharmonie de Hambourg a enfin été inaugurée le 11 janvier, en présence de la mélomane Angela Merkel. Cette soirée s'est longtemps fait attendre. Le projet date de 2000, les duettistes Herzog & DeMeuron ont planché durant quinze ans et la première pierre (pour autant qu'on puisse parler de pierre) s'est vue posée en 2007. 

Seulement voilà! Ce projet pharaonique, supposé devenir le phare d'une ville revitalisée à partir de l'ancien port (qui a hélas perdu toute son imagerie, finie la Reeperbahn d'antan...), a tangué au-delà de toute mesure. Les coûts sont devenus incontrôlables. Il y a même eu un arrêt des travaux. Bref, d'une opération à 77 millions d'euros, on est arrivé à un monstre de 789 millions d'euros. Le décuple (1). A côté, le chantier de la Philharmonie parisienne de Jean Nouvel a opéré dans... l'harmonie et la gestion du Musée des Confluences de Lyon pourrait passer pour exemplaire. Dame! Ce machin logé entre Rhône et Saône n'a coûté que 330 millions au lieu des 61 prévus...

L'orchestre au milieu 

Tout cela est aujourd'hui oublié par une presse soigneusement manipulée. L'affaire a du reste été confiée aux critiques musicaux, qui sont de doux rêveurs. Il n'y a donc eu presque que des éloges pour la salle accueillant 2100 auditeurs (contre 2400 à Paris) et son acoustique, réglée par le Japonais Yasutisa Toyota. Je précise que celle-ci place l'orchestre au milieu, suivant la révolution apportée dès 1963 par la Philharmonie de Berlin, élevée non loin de la porte de Brandebourg par Hans Sharoun. Pas de décor, bien sûr! Si les spectateurs du XIXe siècle venaient pour les velours rouges et les stucs, les actuels clients plébiscitent la musique, dont le moins qu'on puisse noter est son absence radicale d'esthétique plastique. 

Le spectaculaire se réfugie donc dans l'architecture extérieur. Les Herzog & DeMeuron, dont le credo reste de ne pas avoir de style propre mais de s'adapter aux circonstances, devaient bâtir sur les restes du Kaispecher A, un gigantesque entrepôt ancien voué au café. Ils ont donc posé leur monument dessus, un peu comme Jean Nouvel avait coiffé d'un nouvel opéra (affreux, celui-là) l'ancien bâtiment lyrique de Lyon. L'édifice est énorme. Il mesure 110 mètres de haut. Il évoque le grand cube de glace, pour ne pas dire l'iceberg. La chose est supposée se voir de loin et devenir une attraction touristique pour une ville pauvre en images de marque. "Elphi" doit connaître l'effet Tour Eiffel, Opéra de Sydney ou Guggenheim de Bilbao.

Trois concerts d'inauguration

La soirée inaugurale dû 11 janvier comportait trois concerts. L'ouverture des «Créatures de Prométhée» de Beethoven a permis au bourgmestre Olaf Schulz de se lancer hardiment sa métaphore. Les «feux divin de l'art et de la musique sauront nourrir le lien entre les hommes». On constate que Flaubert aurait encore raison en matière de discours officiels. Mais les oreilles du public devaient subir d'autres sottises. Il y a eu, après une autre ouverture (celle de «Ruy Blas» de l'enfant du pays Mendelssohn) les propos du président de la République. Un monsieur s'appelant Joachim Gauck et à mon avis nettement moins charismatique que la reine d'Angleterre. Il a parlé d'un monument «entre mer et montagne, art et commerce, tradition et modernité». Vous voyez d'ici le genre... 

Si le président a évoqué le commerce, c'est tout de même parce que 155 hectares de l'ancien port doivent aujourd'hui se muer en Hafencity, les Germaniques adorant les anglicismes. La chose doit «redynamiser» la ville. On a connu le même genre de mue dans les anciens docks de Londres. Big business! Alors, 789 millions... 

(1) Une Biennale, déjà ancienne, de l'architecture de Venise avait d'ailleurs conçu une exposition sur le thème de l'Elbphilharmonie, considérée comme l'exemple type du dérapage.

Photo (AFP): Le monument de verre, construit au dessus d'un ancien entrepôt.

Texte intercalaire.

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