Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GRENOBLE/Béatrice Josse nommée pour jouer les pompiers au Magasin

Crédits: Arno Paul

Je vous ai récemment parlé de «La bouffonnerie de l'art contemporain» d'une prudente anonyme signant Nicole Estérolle. La bête noire de l'auteure, qui ne citait sciemment pas son nom (1), semblait la directrice du FRAC de Metz, coupable d'avoir promus «l'art immatériel». Eh bien Béatrice Josse, qui dirigeait l'institution lorraine depuis 1993, vient de se voir nommée à l'unanimité pour la direction du Magasin de Grenoble! Il faut dire que là tout va souvent mal. Je vous raconte.

Le Magasin, doublé d'une école, existe depuis 1986. Sa pionnière (en activité de 1989 à 1994) n'est autre qu'une certaine Adelina von Fürstenberg, la créariece à Genève du Centre d'art contemporain en 1974. Adelina, qu'on revoit encore aux Biennales de Venise, du côté des participations arméniennes, jouit d'une réelle aura de commissaire. Il ne s'agit pas tout à fait d'une gestionnaire. La dame voit grand. Elle laissait donc à son départ de Grenoble un déficit qu'il a bien fallu combler. Autrement, ce Centre national d'art contemporain passait à la trappe.

L'affaire Aupetitallot 

Plus récemment éclatait l'affaire Jean-Yves Aupetitallot. Le monsieur, qu'on a lui connu à Lausanne (où il devait piloter le projet d'agrandissement à Bellerive, qui a capoté à la suite d'un vote populaire) a dirigé par la suite le Magasin. Il s'est retrouvé pris en 2014 dans la tourmente après avoir accusé son conseil d'administration, présidé par Anne-Marie Chabonneaux, d'ingérence. On a parlé ensuite de harcèlement. Par ailleurs brouillé avec une partie de ses salariés, l'homme a été congédié en octobre 2015. Une pétition en sa faveur a circulé, avec les noms de Germano Celant, de Maurizio Cattelan de Christian Boltanski ou de Nicolas Bourriaud, ce dernier ayant été depuis viré de l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris, où était fâché avec tout le monde. 

Pour mettre fin à cette guerre de tranchées, les quatre tutelles du Magasin (c'est beaucoup, quatre!) ont choisi Béatrice Josse, qui entend relever le défi, en saluant son travail «pionnier et radical». Le problème, c'est que la dame n'est pas facile. Arrivée à Metz il y a vingt-trois ans, elle avait cru défaillir en inventoriant les collections du FRAC. Cinq pour-cent seulement des œuvres avaient été créées par des femmes. Elle a donc décidé de n'acheter que des artistes féminines jusqu'à parvenir à la parité. Tant pis pour la pertinence.

Art immatériel

Béatrice Josse s'est ensuite passionnée pour l'art immatériel. Entendons-nous bien. Ces pièces existent, mais il faut chaque fois les refaire, en suivant un protocole. Le brouillard imaginé par la britannique Ann Veronica Janssen ne peut bien sûr pas se ranger dans une réserve. On en produit au besoin. Ainsi peut à nouveau apparaître ce qui symbolise pour Béatrice Josse «l'invisibilité des femmes». Madame FRAC travaille aussi avec des émigrés et des migrants. Un Bourkinabé a ainsi pu animer les visites d'une exposition sur le féminisme noir «en y apportant son point de vue d'homme africain.» 

La directrice, qui se présente volontiers comme une incomprise ou une persécutée, joue en fait sur le velours. En soulignant les attaques dont elle a fait l'objet en Lorraine, tant des catholiques intégristes que du Front national, elle peut traiter de misogyne, de fasciste ou de fanatique religieux tout opposant. En France, tout est en ce moment très politisé et instrumentalisé. Il faudra une fois que je reviennent sur ce sujet brûlant. 

Béatrice Josse ignore quand elle partira pour Grenoble. Elle doit surveiller la fusion des FRAC de la nouvelle région Alsace-Lorraine-Champagne-Ardenne. «La vigie de l'art contemporain tient à la pérennité des lieux», écrit Clarisse Fabre dans «Le Monde». Le quotidien se devait en effet d'envoyer une journaliste à sa rencontre.

(1) Désigner, c'est provoquer le malheur. «C'est toi qui l'a nommé», dit Phèdre à Oenone chez Jean Racine.

Photo (DR): Béatrice Josse, photographiée dans son fief lorrain.

prochaine chronique le lundi 14 mars. Petite promenade à Rouen, qui propose "Le temps des collections". Des expos-dossiers dans out le musée pour inciter à le visiter!

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