Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GRAVURE / Vevey présente Markus Raetz, un et multiple

L'exposition faisait le printemps au Kunstmuseum de Berne. La voici pour l'été au Musée Jenisch de Vevey. Le public a l'occasion de retrouver les mêmes pièces de Markus Raetz, dans un ordre différent. Autant dire que son point de vue change. Une excellente chose pour l'artiste alémanique, désormais septuagénaire. N'est-il pas l'auteur de sculptures changeant de contenu et de forme suivant la direction du regard? Avec lui, un YES peut vite devenir un NO. 

Visible jusqu'au 5 octobre, la rétrospective présente avant tout des gravures. Une manière de montrer que le Cabinet vaudois des estampes est installé au Jenisch depuis 25 ans (on l'a connu à l'Elysée de Lausanne). Une façon surtout de saluer la publication, en deux volumes, du catalogue raisonné de l'ensemble des œuvres tirées sur papier par le Bernois. Une indispensable mise à jour pour un homme aussi productif. La version précédente datait de 1991. C'est à nouveau Rainer Michael Mason qui s'est chargé de l'ouvrage, nettement scindé en deux parties. La première offre le catalogue proprement dit. La seconde regroupe des essais dus à différents auteurs. Une manière de mettre en mots le propos d'un artiste somme toute assez peu bavard. 

C'est pourquoi je donne ici la parole à Julie Enckell Julliard, directrice du Musée Jenisch et surtout commissaire de l'exposition (aidée par Stéphanie Serra). Julie est bien entendu aussi l'auteure d'un des texte de ce pavé vendu sous carton. Notons que l'ensemble de ces écrits reste cependant plus mince que le corps de l'ouvrage. 

Pourquoi, d'abord, reprendre l'exposition de Berne?
Parce que Raetz n'avait jamais bénéficié de rétrospective dans le canton! Celle-ci fait en plus la part belle à l'estampe, alors que nous célébrons l'anniversaire de présence du Cabinet cantonal dans nos murs. Raetz se verra ainsi suivi fin octobr par l'hommage que nous préparons pour Albert Dürer. Ce sera, avec l'Allemand, un retour aux origines de la fin du XVe siècle. Il se trouve en plus que Raetz éprouve une grande admiration pour Dürer, qui constitue pour lui une source d'inspiration, comme certains graveurs hollandais du XVIIe siècle. 

D'autres motifs?
Le Bernois a beaucoup expérimenté en six décennies, comme le prouve le livre, qui va de 1951 (il avait 10 ans!) à 2013. Il a été amené à utiliser toutes les techniques connues, qui l'ont chacune inspirée, à l'exception peut-être de la lithographie. Il en a inventé d'autres, très bricolées. Raetz a en plus souvent utilisé les états successifs, ce qui lui a permis de modifier ses compositions. Nous montrons dans une vitrine une plaque de 1994. Elle avait déjà donné lieu à quatre variations. En 2014, Raetz a retravaillé complètement ce cuivre. Il en a tiré un sujet surchargé, utilisant chaque millimètre disponible. Ce nouvel état ne figure du coup pas dans le catalogue raisonné... 

A ce propos, quel sera l'ouvrage d'accompagnement pour le visiteur ne voulant pas se charger de ce pavé?
Il y aura un livret, également conçu par Rainer Michael Mason. Cette publication a pris un peu de retard. Cette brochure se penchera sur les différents techniques, que le public distingue souvent mal les unes des autres. Un thème parfait pour les 25 ans du Cabinet à Vevey! 

Quelles sont les différences essentielles d'avec la présentation du Kunstmuseum?
Le musée proposait un accrochage thématique laissant une part importante à la sculpture. Nous nous concentrons sur la gravure et le dessin. C'était important pour moi que de pouvoir montrer parallèlement les carnets de croquis, que l'artiste conserve pour lui. Nous pouvions les mettre en regard des œuvres finales, qui s'en inspirent parfois très longtemps après. Il peut y avoir des décennies de décalage. Markus Raetz, qui nous en a prêté une quantité, les utilise comme une mine d'idées. Le visiteur assiste ainsi à la matérialisation de dessins minuscules, parfois entourés dans les carnets de références de livres ou de numéros de téléphone. 

De quelle manière voyez-vous finalement la gravure de Markus Raetz?
Comme un espace de liberté. L'homme a eu la chance de commencer avec un artisan, qui lui simplement transmis des savoir-faire. Il ne lui a pas inculqué de règles. Raetz peut du coup utiliser des techniques très diverses, qu'il mélange à guise, utilisant même de la ficelle. Son goût de l'expérimentation se double d'une acceptation du hasard. Il n'existe pour lui aucun interdit.

Pratique 

"Markus Raetz, SEE-SAW", Musée Jenisch, 2, avenue de la gare, Vevey, jusqu'au 5 octobre. Tél. 021 925 35 20, site www.museejenisch.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h. Le livret d'accompagnement devait bientôt paraître. Mais avec Rainer Michael Mason... Photo (DR): L'une des nombreuses gravures de Markus Raetz présentées à Vevey. Tout est avec lui question de point de vue.

 

Didier Semin donne un petit livre savant sur Raetz 

C'est un tout petit livre. "Markus Raetz, Infimes distorsions" de Didier Semin ne se rattache pas directement à l'exposition veveysanne actuelle. Il s'agit d'un texte publié une première fois en allemand il y a deux ans. Il accompagnait la présentation des dessins du Bernois au Kunstmuseum de Bâle. Ce ne sont pas les hommages à l'artiste qui manquent. Raetz a ainsi pu se voir montré à Paris aussi bien à la Maison européenne de la photographie qu'à la Bibliothèque nationale. 

Vous ne connaissez peut-être pas Semin. Né en 1954, l'homme enseigne depuis 1999 à l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts, en front de Seine. Il y dirige aussi là-bas une collection dédiée aux écrits d'artistes (certains d'entre eux écrivent beaucoup..). La chose n'empêche pas cet ex-conservateur de musée de se répandre partout. En Suisse, il a aussi bien monté une rétrospective à l'Hermitage de Lausanne (celle sur Victor Brauner) qu'édité un livre au Mamco.

Anamorphose et métaphore 

Ses quarante pages du texte sur Raetz touchent à son amour de l'anamorphose, à celui de l'ellipse et celui de la métaphore. "Less is more", on le sait Pour le Suisse, une feuille de magnolia séchée peut devenir une bouche. Quelques brindilles ramassées dans la rue, à Amsterdam, où il vivait alors, le corps de son "Eva" de 1970. 

Le texte est brillant, mais Semin désire sans doute paraître encore plus intelligent. Il brasse donc, selon un usage universitaire tenant du "name dropping", beaucoup de gens célèbres. Aristote voisine avec Francis Picabia, Bossuet, Marcel Duchamp ou le poète allemand Jean-Paul. L'exercice apparaît un peu vain. On aurait aimé moins de citations et davantage de Semin. Un livre ne doit pas ressembler aux anciennes pages roses du Petit Larousse.

Pratique 

"Markus Raetz, Infimes distorsions", de Didier Semin, aux Editions L'Echoppe, 40 pages.

Prochaine chronique le jeudi 3 juillet. Le Cabinet des arts graphiques de Genève se place sous le signe des "Satires". Les Anglais contre Wolfgang-Adam Töpffer.

 

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