Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GRAVURE/ Vevey a la passion de Dürer

Certains mots peuvent se retourner comme des gants. C'est le cas pour le titre de la nouvelle exposition du Musée Jenisch de Vevey. "La Passion Dürer" peut signifier deux choses bien différentes. L'artiste (1471-1528) a gravé plusieurs fois la Passion du Christ. Les principaux collectionneurs ayant fait la richesse du Cabinet cantonal des estampes ont éprouvé une véritable passion pour Dürer. On retrouve l'Allemand en vedette aussi bien chez Alexis Forel que chez William Cuendet ou Pierre Decker. 

La présentation actuelle est l’œuvre de Laurence Schmidlin, conservatrice du Cabinet depuis 2013, et directrice adjointe de l'institution. Une spécialiste de la gravure. La débutante a travaillé à Genève, promenade du Pin, sous la direction de Rainer Michel Mason. Elle a ensuite passé au Locle, dont les collections se sont vues ré-axées autour de ce type de multiples. Laurence a postulé à Vevey après le départ de Lauren Laz en 2012. Elle a été choisie, héritant du coup du projet Dürer.

L'idée de l'exposition a-t-elle évolué avec le temps?
Oui. Au départ, il s'agissait d'illustrer la manière dont Albert Dürer se voit représenté dans les musées suisses. Rappelons que l'homme a vécu à Bâle et à Zurich, vers 1500. Cette idée reste celle du catalogue, mis en chantier depuis longtemps. Pour ce qui est de l'exposition, j'ai pensé qu'il convenait de mettre avant tout en valeur notre propre fonds. Pensez que cet accrochage coïncide avec les 25 ans du Cabinet à Vevey. 

Comment est-il arrivé là, au fait?
L'estampe occupait au début des années 1980 le bâtiment de l'Elysée. Florian Rodari, qui s'en occupait, est parti. Le bâtiment a changé d'affectation avec l'arrivée de la photographie. Il semblait qu'il y aurait dorénavant moins d'intérêt pour ce médium à Lausanne. Bernard Blatter, qui modernisait alors le Musée Jenisch, a offert de l'accueillir au rez-de-chaussée. Le Cabinet a déménagé en 1987. Nicole Minder s'est vue engagée comme conservatrice l'année suivante. L'inauguration a eu lieu en avril 1989. Vous savez tout. 

Le Cabinet regroupe plusieurs fonds.
Il y en a un certain nombre. Pour Dürer, nous disposons de celui de Pierre Decker, un chirurgien, de William Cuendet, un pasteur, et d'Alexis Forel, un chimiste reconverti à la gravure au XIXe siècle. Je donne les professions afin d'expliquer à quel point leur approche se révélait différente. Pour Forel, il s'agissait d'une outil de réflexion et de travail. Cuendet voyait davantage le sujet, qui servait parfois à illustrer l'un de ses prêches. Decker considérait le burin comme un scalpel. C'est sans doute le plus esthète des trois. Le Musée Jenisch, qui possède quelques autres feuilles par d'autre biais, détient ainsi 188 épreuves, dont 33 doublets et un ou deux triplets. Il y a là beaucoup de pièces magnifiques, provenant surtout de Decker et de Cuendet. 

Y a-t-il des manques pour refléter l’œuvre de l'homme de Nuremberg?
Des pans entiers nous font défaut. Le Cabinet possède peu de pièces tardives, exécutées dans les années 1520. Il n'a pas les gravures monumentales, exécutées pour l'empereur Maximilien après 1514. L'une d'elles comprend 80 feuilles juxtaposées. Nos collectionneurs ne s'y sont pas intéressés. Parmi les "œuvres célèbres", il nous manque "Le Rhinocéros". Et nous ne détenons finalement que peu de portraits. Il y en a un seul dans l'exposition. 

Vous avez cependant effectué des emprunts!
Oui, mais j'ai décidé de poursuivre dans le même sens que nous. Zurich ou Bâle nous ont prêté des pièces complémentaires. J'ai aussi voulu montrer la gravure germanique avant Dürer, avec Martin Schongauer ou Michael Wogelmut. Il s'agissait également d'illustrer les rapports entre le Nord et le Sud des Alpes. Rappelons que Dürer a fait deux longs séjours à Venise, le second d'entre eux servant en partie à défendre ses droits contre ses copieurs italiens. Un collectionneur genevois nous a confié des pièces très connues d'Andrea Mantegna ou d'Antonio Pallaiuolo. Elles éclairent le propos en montrant ce qui se faisait ailleurs à la fin du XVe siècle. 

Il y a dans l'exposition des "regards contemporains".
Dürer ne constitue pas qu'une figure historique. Il s'agit encore d'une référence. La chose apparaît claire avec un homme comme l'Américain Robert Ireland, installé à Lausanne. Mais il fallait aussi montrer le Veveysan Alain Huck ou la Genevoise d'adoption Vidya Gastaldon. Elle se sert d'images de Dürer pour les détourner. Je suis restée sur des artistes géographiquement proches. Nuremberg, la ville de Dürer, a accompli ce travail d'une manière bien plus large pour l'aire germanique. 

Vous avez parlé d'un catalogue.
Il s'agit d'une publication de 624 pages, mise en forme par les graphistes de Gavillet & Rüst. Elle propose l'intégralité de notre fonds, avec des notices de Nicole Minder et de Florian Rodari. Un chapitre parle des séjours de Dürer en Suisse. Un autre de la réception de son œuvre dans notre pays. Il y a enfin l'histoire de la constitution des fonds Dürer dans les musées helvétiques et dans quelques collections particulières. Un énorme travail! Mais on se rend ainsi compte qu'à la base de toute formation d'un ensemble classique de gravures reviennent toujours les deux mêmes noms: Dürer et Rembrandt.

Pratique

"La Passion Dürer", Musée Jenisch, 2, avenue de la Gare, Vevey, jusqu'au 1er février. Tél. 021 925 35 20, site www.museejenisch.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h. Photo (Musée Jenisch): Fragment d'une gravure d'Albert Dürer remontant à 1498.

Prochaine chronique le vendredi 31 octobre. Lille montre, avec l'aide du Louvre, le pharaon Sésostris III. Une réussite.

 

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