Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GRAVURE / Londres se met sous le signe du "chiaroscuro"

C'était un procédé révolutionnaire pour un art pourtant nouveau. Simultanément, dans les années 1507-1508, les Allemands Lucas Cranach et Hans Burkmair eurent l'idée d'utiliser plusieurs planches pour imprimer une seule gravure sur bois. Le résultat acquerrait ainsi du relief et de la profondeur. Un élément non négligeable pour un art plus tard qualifié d'expressionniste. 

L'expérience fit tache d'huile. Les Italiens, qui regardaient déjà de près les estampes signées par Albert Dürer, s'y mirent pour reproduire des idées de Raphaël ou de Parmigianino dès les années 1510. Ils vont vite abandonner les contours durs, en vigueur pour la gravure, afin de donner l'impression de dessins tracés au pinceau. Le genre deviendra pictural sous l'impulsion d'Ugo da Carpi., de Niccolo Vicentino ou de Domenico Beccafumi, ce dernier étant par ailleurs un peintre et sculpteur siennois génial.

Présentation quelque peu tassée

Il ne restait plus au "chiaroscuro" qu'à remonter en boomerang ver le Nord. Ses derniers grands éclats, vers 1590, se situent en Hollande. Le genre correspond au maniérisme extrême d'un Hendrick Goltzius ou d'un Frans Floris. Une ultime floraison encore en Italie, et ce mode va disparaître pour ressurgir parfois sous la forme de citation au XVIIIe siècle. Curieusement, il ne débouchera pas sur l'estampe en couleurs, comme ce sera le cas au Japon. 

"Chiaroscuro" constitue aujourd'hui le titre d'une somptueuse exposition montée à la Royal Academy de Londres. L'institution a un peu tassé les choses. Il a fallu faire entrer au chausse-pied 140 gravures dans trois pièces. La manifestation occupe la Sackler Gallery, suspendue il y a une vingtaine d'années entre l'ancienne façade de Burlington House et la nouvelle, plaquée au XIXe siècle. Il s'agit là d'une sorte de balcon, où l'on accède par une escalier design, conçu par Sir Norman Foster. Une réussite architecturale.

La passion de Georg Baselitz  

Pour arriver aux 140, il aura fallu réunir deux collections. L'une, légendaire, est celle de l'Albertina de Vienne, entreprise à la fin du XVIIIe siècle. L'autre apparaît récente, et reste en mains privées. Il s'agit de celle formée par le peintre Georg Baselitz, amateur par ailleurs passionné d'art africain. Les Genevois connaissent bien, ou du moins devraient bien connaître, cet ensemble. Il est sorti pour la première fois de l'ombre (les gravures n'aiment d'ailleurs pas trop la lumière) en 2002, dans ce qui formait alors à la promenade du Pin le Cabinet des estampes. On sait que Rainer Michael Mason, en charge des lieux, a tissé des liens avec le peintre, dont il rédige le catalogue raisonné des œuvres imprimées sur papier. 

Né en 1938 dans ce qui était l'Allemagne de l'Est, installé à l'Ouest dès 1958, Baselitz a commencé à constituer son ensemble en 1965. Il revenait alors d'Italie, où il avait séjourné grâce une bourse d'études de six mois. Il avait découvert à Florence le maniérisme autrement que par des reproductions dans les livres. La gravure du XVIe siècle ne valait alors presque rien. L'artiste acquiert sa première pièces à Berlin, pour 40 marks. Il continuera ainsi à former un petit ensemble durant quelque temps.

Complémentarité parfaite 

Las! Des difficultés matérielles l'obligeront à le vendre. Il réussira cependant à le racheter en partie, avant de continuer. Sa quête se n'est pas terminée. Depuis l'étape genevoise, la collection s'est considérablement étoffée, avec des moyens financiers devenus énormes. En 1985 déjà, Baselitz avait pu miser chez Christie's le plus beau tirage de la plus belle gravure du plus grand auteur de "chiaroscuri" pour un prix stratosphérique. Baselitz possède désormais une seconde épreuve d'"Hercule et Cacus" (1588) de Goltzius. Mais sans le jaune et le vert. Elles sont exposées côte à côte à Londres. 

Les spécialistes se demandaient comment la collection récente "tiendrait" face aux poids lourds de l'Albertina. N'allait-elle pas faire pâle figure? Eh bien non! Les deux ensembles se complètent si bien qu'on souhaite les voir ne faire un jour qu'un. Il serait navrant que les pièces de Baselitz, qu'il lui a fallu quarante ans pour réunir, se retrouvent dispersées. On finit en effet par se demander du reste s'il ne s'agit pas là de l’œuvre essentielle du maître, dont la création personnelle, jadis remarquable, s'épuise depuis une vingtaine d'années. Baselitz ne continuerait-il pas à peindre pour alimenter ses cartables? Le cas ne serait pas unique. Sir Thomas Lawrence, Léon Bonnat ou Edgar Degas ou beaucoup œuvré, afin d'assouvir leur passion d'amasser.

Pratique

"Chiaroscuro", Royal Academy, Burlington House, Londres, jusqu'au 8 juin. Tél. 004420 73 00 80 00, site www.royalacademy.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 22h Excellent catalogue. Photo (DR): L'"Hercule et Cacus" de Goltzius, avec le jaune et le vert.

Prochaine chronique le lundi 28 avril. Le musée de La Chaux-de-Fonds accueille celui d'Ixelles, près de Bruxelles. Comment est-ce possible?

 

 

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