Jerome Koechlin

SPÉCIALISTE EN COMMUNICATION ET EN MANAGEMENT

Jérôme Koechlin, spécialiste en communication et en management et enseignant au Médi@LAB de l’Université de Genève, analyse et met en perspective dans son blog les enjeux de la communication moderne et du leadership.

Gorbatchev, où es-tu?

La perestoïka de Mikhaïl Gorbatchev a déjà trente ans ! L’étude de la communication politique de Mikhaïl Gorbatchev est très instructive à maints égards. Lorsque Gorbatchev prend le pouvoir en mars 1985 en tant que Secrétaire général du PCUS, la situation internationale est très tendue. A Moscou, les Etats-Unis sont considérés plus que jamais comme l’ennemi de l’Union soviétique, et le président américain Ronald Reagan a en effet qualifié l’URSS d’ « Empire du Mal » deux ans plus tôt. Tous les clignotants sont au rouge.

Dans ce contexte explosif, Gorbatchev met en place une politique réformatrice jamais vue au Kremlin depuis la Révolution d’Octobre de 1917. Cette politique porte un nom, la perestroïka (réforme, restructuration) et s’appuie sur un autre nom devenu tout aussi célèbre dans le monde entier, la glasnost (ouverture, libéralisation). A chaque rencontre, à chaque discours, à chaque événement, à chaque sommet, Gorbatchev répète inlassablement ses messages sur l’inéluctabilité des réformes, sur la libéralisation, sur l’ouverture, sur la démocratisation et sur la réduction des armes conventionnelles.

Ses actes de parole sont autant d’occasion de raffermir son pouvoir. Il critique Staline et ses successeurs. Il pourfend les bureaucrates et leurs privilèges. Il libère les énergies d’un peuple trop longtemps opprimé. J’étais étudiant à New York University à cette époque, et je me souviens de discussions très virulentes avec mes professeurs américains, pourtant considérés comme des « libéraux » au sens américain du terme, c’est-à-dire de centre droite, qui étaient convaincus que cette nouvelle politiquede Gorbatchev n’était en réalité qu’un leurre de plus pour tromper l’Occident. J’étais, en revanche, convaincu qu’il fallait laisser une chance à ce désir d’ouverture et de démocratisation du régime, et je me souviens de m'être senti soudainement "européen".

Le bilan est le suivant et appartient désormais à l’Histoire. La perestroïka de Gorbatchev a mis fin à la guerre froide et à l’occupation de l’Afghanistan par l’Armée rouge, a redonné leur indépendance aux pays d’Europe de l’Est, a fermement condamné les horreurs du stalinisme, a ouvert les goulags et les églises, a libéré les esprits, la parole et les médias, et, last but not least, a retiré au Parti communiste son rôle dirigeant. Comme souvent, la fin s’est moins bien passée au moment de l’arrivée de Boris Eltsine, et Gorbatchev s’est vainement accroché à l’idée d’une Union fédérale pour l’ex-URSS. Gorbatchev est une incarnation de la formule de Raymond Aron, « l’homme fait son histoire, mais il ne sait pas l’Histoire qu’il fait ». En ce sens, il est le parfait exemple du relativisme historique, et incarne en quelque sorte – quel paradoxe ! -  une critique cinglante du déterminisme historique marxiste.

Le leadership communicationnel de Gorbatchev, fait de talent oratoire hors pair, de franchise, d’empathie et de conviction, était tout à fait nouveau dans le paysage politique communiste, et tranchait avec des années de communication politique morne et sans âme. Ses successeurs feraient bien de s’en inspirer. Son aura fut ainsi immense à l’étranger, bien plus que dans son propre pays, et il fut même lauréat du Nobel de la Paix. L’origine de ce choix appartient désormais à l’Histoire : en 1989, lorsque le réveil de peuples sonna en Europe de l’Est et que des milliers de citoyens franchirent les frontières du « rideau de fer », Gorbatchev décida de laisser faire et de ne pas envoyer les chars. C’est cette décision, avant tout, qui a fait de Gorbatchev un leader majeur de la fin du XXe siècle et de cette période historique qui vit la fin d’un monde et le début d’un autre.

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