Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GIANADDA / Renoir voit la vie en rose à Martigny

Comme c'est curieux. Comme c'est étrange. On avait l'impression de l'avoir vu au moins dix fois à Martigny. Pierre-Auguste Renoir (1841-1919) n'y avait pourtant jamais bénéficié d'une rétrospective, alors que la Fondation Gianadda existe depuis 1978. Le peintre restait invité en "guest star". Il était ainsi apparu dans la collection des époux Gelman ou à l'intérieur du paquet envoyé par le Musée Pouchkine. Son "Déjeuner des canotiers" faisait surtout en 2004 l'affiche de l'exposition consacrée à la Phillips Collection de Washington. A tout seigneur, tour honneur. Il s'agit là d'un des plus célèbres tableaux du monde. 

Renoir joue donc les vedettes cet été en Valais. Daniel Marchesseau a mitonné un accrochage comprenant une centaine d’œuvres. Elles vont des débuts, somme toutes très classiques, des années 1860 aux baigneuses de la fin. Notons que la dernière période, qui a fait l'objet en 2009 d'une présentation critiquée au Grand Palais de Paris, se voit ici traitée avec discrétion. Ces dames adipeuses et roses, qui font penser à de la glace à la framboise en train de fondre, ne correspondent plus au goûts actuels. Il en allait de même lors de leur création. N'oublions pas qu'elles sont d'une décennie postérieures aux toiles cubistes de Braque et Picasso.

Portraits, paysages et nus 

Qu'y a-t-il donc aux cimaises, repeintes d'un rouge brique? Quelques portraits au dessin sommaire, sans doute peu ressemblants. Des paysages aux fouillis d'herbes et d'arbres. Des bouquets de fleurs, avec des roses bien ouvertes. Et des nus, bien sûr. Beaucoup de nus blonds ou bruns, avec la même absence de personnalité chez le modèle. On sent que l'artiste, admis dans le monde bourgeois vers 1890, après des années de rejet, travaillait vite. Très vite. Il vous torchait une toile en quelques heures. Moins parfois. Une miséricordieuse impasse nous dispense cependant ici des tableautins, à la signature bien visible, où une ou deux fleurs se voient posées à côté d'un sucrier. 

Renoir a énomément plu. Mieux encore, il a symbolisé pour beaucoup la peinture. Une peinture dite "du bonheur", avec ce que cela peut supposer de facilités. Rien de moins intellectuel que ces tableaux sans sujets, sans réflexion et finalement sans objet. L'artiste ne se fatigue pas à imaginer. A composer. A réfléchir à des séries, comme son contemporain Monet. Sa lumière reste même conventionnelle. Pour donner l'idée de la félicité, il suffit qu'il fasse toujours beau temps et que les modèles restent éternellement jeunes 

Un goût vieillissant

Aujourd'hui que les goûts changent, l'étoile de Renoir pâlit. Nous aimons les grands tableaux, alors que les siens demeurent petits. Nous apprécions un art austère, agressif et sans concessions. A la limite, les peintres académiques du XIXe siècle, dont l'homme se voulait l'exacte antithèse, nous correspondent davantage. Un tableau, s'il n'est pas franchement abstrait, se doit à nos yeux de raconter une histoire, ou du moins d'en évoquer une possible.

Dans ces conditions, alors que l'impressionnisme rejoint dans les catalogues de ventes aux enchères la peinture ancienne, il ne faut pas s'étonner si le goût pour Renoir vieillit. L'artiste conserve bien sûr un public. Mais ce dernier prend de l'âge. On imagine mal les jeunes générations s'attendrir devant ces jolies images. Il n'y a qu'à regarder, à Paris, la foule au musée d'Orsay. Si les galeries regroupant les œuvres de Monet, Manet, Caillebotte ou Cézanne attirent toujours les visiteurs, il s'en trouve toujours plus pour rêver ailleurs devant devant Gustave Moreau, Franz von Stuck ou, pourquoi pas, Georges Rochegrosse et Henri Lévy. 

Tri indispensable

Tous les membres du mouvement impressionniste ne se voient soumis aux mêmes révisions. Grâce aux "Nymphéas", Monet parraine l'art contemporain. Degas conserve toute son acuité. Caillebotte (du moins dans ses bons jours) séduit par l'audace de ses points de vue. Manet dépasse (mais il n'a pas peint que des chefs-d’œuvre!) son rôle historique de grand-père de la modernité. Ce sont les autres qui pâtissent du bouleversement des hiérarchies: Sisley, Pissarro, Guillaumin... et Renoir.

Faut-il pour autant tirer un trait sur sa personne? Bien sûr que non! Après une admiration globale, il convient simplement d'opérer un tri. Un Renoir peut se révéler magnifique. Je pense à "La Loge", au "Moulin de la Galette" ou à "La petite Irène", absents de Martigny. Mais, au milieu de certains toiles tenant parfois de la croûte, Daniel Marchesseau a su placer "Rose et bleu, Alice et Élisabeth Cahen d'Anvers", un merveilleux double portrait d'enfants, "Au jardin, sous la tonnelle du Moulin de la galette", "Les enfants de Martial Caillebotte, Jean et Geneviève", ou "L'été" du Musée d'art et d'histoire de Genève. Des tableaux véritablement majeurs. 

En vous promenant à Martigny, faites donc un choix dans la sélection!

Pratique

"Renoir", Fondation Gianadda, 59, rue de Forum, Martigny, jusqu'au 23 novembre. Tél.027 722 39 78, site www.gianadda.ch Ouvert tous les jours de 9h à 19h. Gros catalogue, très inégal, avec une remarquable étude de Lukas Gloor sur Renoir et les collectionneurs suisses. Photo (Fondation Gianadda): "Rose et bleu, Alice et Elisabeth Cahen d'Anvers" (fragment).

Prochaine chronique le samedi 5 juillet. Bill Viola à Berne. C'est un peu la dernière minute...

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