Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Yves Boucard nous présente ses muses

"C'est beau, coloré et surtout joyeux", dit une dame en caressant de la main le creux d'un fauteuil. Nous nous trouvons au vernissage d'Yves Boucard, à la galerie Lionel Latham. C'est mercredi soir. Il y a encore du soleil dans la Corraterie genevoise. Tout "son" public (son public romand, tout au moins, puisque l'ébéniste expose jusqu'à New York et à Chicago) a voulu voir ce que le Vaudois entendait par "Les Muses". Un mot se découpant sur le dossier et la galette d'un canapé. "Je les ai peints avec la même laque que les automobiles. Le meuble peut aller dedans comme dehors." 

J'ai jadis qualifié le Morgien, désormais sexagénaire, de "feu follet". Comme dans toute affirmation, il y a là du juste et du faux. Toujours aussi roux, l'homme passe bien avec prestance d'un groupe à l'autre. Mais il dure maintenant depuis trente ans, notre créateur de formes apparemment étranges! C'est du coup la sixième fois que Lionel Latham le présente depuis 1988. La première, il faut dire, en cinq ans. L'exposition de 2009 s'intitulait "Le retour". Elle avait connu un prolongement au Salon des Antiquaires à Lausanne. Ne souriez pas! L'antiquité, c'est de nos jours plus souvent hier que jadis. Que voulez-vous, le temps s'accélère...

Des muses personnelles 

Mais pourquoi les Muses, au fait? Il ne faut pas voir là les neuf dames passant leur éternité de vie sur le Mont Hélicon, en Béotie, s'adonnant l'une à la comédie, l'autre à l'histoire, la troisième à la danse. "Il s'agit de mes muses à moi, mes muses personnelles, que j'associe parfois entre elles. Une chaise longue, avec son repose-pieds, porte les prénoms de mes deux grand'mères Marie et Laure. Un fauteuil se voit dédié à ma galeriste bâloise. Le canapé où est écrit le mot "muse" réunit deux jeunes beautés, l'une métisse, l'autre occidentale. Il y a même un meuble pour me souvenir de mon premier amour." 

Certaines créations restent faites de bois, bien sûr. Mais une quantité de matières moins orthodoxes se voient ici employées. J'entends parler autour de moi de tube PVC, d'epoxy ou de styrofoam. Il n'y a donc rien de végétal dans "Lili Volcan", qui fait l'affiche. Un siège qui, vu de dos, ressemble à un entassement de sucres blancs. "Il s'agit de chutes synthétiques, que j'ai reçues dans un sac plastique. Quelqu'un les avait recueillies sur un chantier. Je les ai assemblées d'une manière plaisante, puis j'ai poncé la cuvette du fauteuil." Un fauteuil que certain jugent très confortables. D'autres moins. L'asymétrie dans la hauteur des accoudoirs peut déranger les habitudes. "J'ai aussi joué de l'expansion de certaines mousses se solidifiant très rapidement. Elles laissent à peine le temps de travailler. Tout se joue en moins d'une minute."

Le triomphe du métier d'art 

Certains parleront de design devant ces pièces "uniques, estampillées, datées et répertoriée", qui feront en quelque sorte de leurs acheteur des gens fichés. Le contresens habituel... "Miami/Basel design", qui se tient en juin parallèlement à "Art/Basel", commet (volontairement) la même erreur en présentant dans ses stands des créations artisanales vendues à des prix stratosphériques. Que voulez-vous? Le mot design est à la mode. Il sert logiquement d'appât. Nous voici au contraire face à la lointaine descendance de ce que fut, durant des siècles, l'ébénisterie de luxe. Rien ici d'industriel ou de mécanique. C'est le triomphe du "cousu mains". 

Que retenir de l'actuelle proposition genevoise? C'est selon. Alors que le mobilier scandinave naguère ou le tubulaire international aujourd'hui satisfont une sorte de goût (ou de non-goût) moyen, tout fonctionne ici au coup de cœur. Le sofa en forme de faisan doré possède ses inconditionnels. Le miroir asymétrique, qui semble entouré d'un toit de bardeaux, aussi. Il faut bien sûr avoir la place et la capacité de vivre avec. De telles créations vous envahissent forcément un peu. Elles demandent de la place (Lionel Latham vous répondra que les gens riches en disposent toujours de beaucoup). Elles exigent aussi du caractère. Et du caractère, tout le monde n'en a pas.

Pratique

"Les Muses, Exposition Yves Boucard", galerie Lionel Latham 22, ru de la Corraterie, Genève, jusqu'au 26 octobre. Tél. 022 310 10 77, site www.galerie-latham.com Ouvert du mercredi au vendredi de 13h30 à 18h30, le samedi de 11h à 13h et de 14h à 17h. Photo (DR): Yves Boucard et son canapé faisan en 2011.

Prochaine chronique le mercredi 8 octobre. Pompidou-Metz propose l'une des expositions les plus stimulantes et les plus originales de l'année: "Formes simples".

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