Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Vuillonnex et son église ont leur livre grâce à Jean Terrier

Avec deux "t" ou un seul? Pour Saint-Mathieu de Vuillonnex, église disparue depuis le XVIIe siècle du paysage genevois, il n'y en avait apparemment qu'un. La chose ressort de la couverture du volume que Jean Terrier, archéologue cantonal, vient de consacrer à ce chantier, qui trouve ainsi sa conclusion logique. Il fallait quelques images pour aérer ce conglomérat de science, auquel ont collaboré sept autres auteurs. Gérard Deuber propose des aquarelles restituant le climat (hivernal sur celle d'ouverture) de cet ensemble ecclésial qui a fonctionné des temps carolingiens au XIIIe siècle. 

Quel a été, Jean Terrier, le déclic de ces travaux de recherche près de Bernex?
Une phrase de Pierre Bertrand. L'historien parlait de Saint-Mathieu comme d'une église très importante et très ancienne. "Des fouilles in situ seraient nécessaires." Nous avons commencé à les pratiquer en 1983. Il s'agissait de précéder les travaux d'agrandissement d'une entreprise locale, qui souhait s'étendre. Les plus importantes campagnes se sont déroulées en 1991, 1992 et 1993. Elles ont concerné toutes les disciplines, de l'archéo-zoologie à l'étude des monnaies. 

Dans quel contexte se situe cette église, alors nettement suburbaine?
Il faut en effet partir de la cité, recroquevillée derrière ses murailles depuis la fin du IIIe siècle. Vers 380, elle est le siège d'un évêque, qui administre un immense diocèse. Le prélat disposera bientôt d'un immense ensemble architectural sur la colline, avec deux cathédrales, un baptistère et de multiples bâtiments annexes. Autour de la cité se multiplient les églises funéraires. Elles forment une couronne, dont fait partie le Saint-Laurent que nous déblayons en ce moment près de la promenade Saint-Antoine. 

Et dans les campagnes?
J'y viens. Une fois la cité christianisée et contrôlée, que se passe-t-il? Nous avons eu la chance, ces dernières décennies, de pouvoir intervenir dans le sous-sol de nombreuses églises communales. A Vandoeuvres, par exemple, nous avons exploré en plusieurs étapes une villa antique débordant sous l'actuelle place. Nous y avons vu que, comme ailleurs, le premier lieu chrétien est d'origine funéraire. Les propriétaires du domaine, convertis, se sont fait ensevelir en assurant de la sorte leur salut. Cet édifice initial se verra sans cesse modifié. 

Tout le monde est-il enterré à l'époque près d'une église?
Non. Jusqu'au VIIIe siècle, il se crée ou se réutilise des nécropoles dépourvues d'un tel monument. C'est là que se situe le travail entrepris à Vuillonnex, qui était à la tête d'un des huit décanats du diocèse, entre Rhône et Arve. Une nécropole a été étudiée auparavant non loin de là. Elle contenait en pleins champs des squelettes allant jusqu'au VIIIe siècle. 

Revenons à Saint-Mathieu.
L'église avait entièrement disparu. Sa seule trace se trouvait dans le parcellaire sarde de 1730. Une route contournait un terrain. On était "en Saint-Mathieu". Autant dire qu'on n'allait rien exhumer de spectaculaire! En fait, pour les époques les plus anciennes, nous n'avons trouvé que le négatif des bâtiments. C'étaient des trous, faits par des poteaux depuis longtemps décomposés. Il s'agissait en effet à Vuillonnex de constructions entièrement en bois. Le bois, qui exige des réfections toutes les générations, a été utilisé jusque tard dans nos régions. Il suffit de penser au château de Rouelbeau, qui est du XIVe. Il faut donc étudier d'une manière très fine les indications données. Avec les minces couches successives, nous aboutissons à une chronologie relative. 

Comment le site a-t-il évolué?
Au début, on a deux chapelles, sans nul doute funéraires, plus un bâtiment civil. Il devait servir de maison au desservant. Au Xe siècle, une immense église, enfin par rapport aux précédentes, se dresse. Les sépultures se disséminent autour. Nous avons affaire à un cimetière carolingien. Une chose rare. Il s'agit d'un temps de régression, marqué par la détérioration du climat. Les tombes n'offrent pas le mobilier d'avant, à l'époque des Mérovingiens, ou celui d'après, au Moyen Age classique. Les gens se font enterrer sans rien, dans un cercueil de bois. Parfois un simple linceul. La catastrophe se lit dans notre étude. Les gens sont en moyenne plus petits que leurs ancêtres, et la plupart des morts sont jeunes. Très jeunes, même. Pour un redémarrage, il faudra attendre le début du XIe siècle. 

Que se passe-t-il à Vuillonnex, lors de ce renouveau?
Le centre religieux se modifie. La pierre apparaît. Elle sert à bâtir le nouveau choeur, dont l'entretien est aux frais du clergé, alors que les fidèles restent responsables de la nef. La petite chapelle se voit maçonnée. C'est autour de cette dernière que se concentrent désormais les sépultures. Nous arrivons au moment où le décanat se met en place. Il participe d'un désir de l'évêque de contrôler son territoire. Avec tout ce que cela suppose. Nous avons à Vuillonnex une énorme fosse-silo pour garder à la fois le grain et les semences. Cette idée de réserve était sans doute liée à la fonction décanale, gérée par des doyens. 

Et par la suite...
C'est le déclin dès le XIIIe siècle. Les doyens perdent de leur pouvoir. La grande église se voit abandonnée. Un cimetière la recouvre bientôt. Au XIVe siècle, le lieu se retrouve abandonné. Il ne reste plus debout que la petite église, utilisée comme carrière au XVIIe. Plus assez de fidèles. Les paroissiens se sont regroupés à Bernex, alors en territoire sarde. Seule une croix de mission marque à ce moment l'emplacement de l'ancien Saint-Mathieu. 

Ces fouilles changent-elles ce que l'on savait?
Oui. Saint-Mathieu était moins ancien que ce que l'on croyait. On pensait à une fondation du IVe ou du Ve siècle. Impossible! Si tel était le cas, il y aurait eu dans le sol d'innombrables traces de pieux. Une par reconstruction tous les vingt ans. Or nous n'en avons trouvé qu'une ou deux rangées. Il a fallu bousculer notre cadre de références pour aboutir à des débuts tardifs. Le carbone 14 nous l'a confirmé sur les os, puisque nous ne disposions comme éléments de datation que de très peu d'objets matériels. Il s'agit là d'une méthode d'investigation coûteuse. On m'a permis douze analyses en tout. Elles ont confirmé toutes nos suppositions. Les squelettes datent bien du IXe siècle. Nous avons affaire de manière certaine à un rarissime cimetière carolingien. Le premier qui se soit vu étudié aussi en profondeur.

Pratique

"L'ancienne église Saint-Mathieu de Vuillonnex à Genève", de Jean Terrier avec des contributions de Suzanne Eades, Michelle Joguin Regelin, Claude Olive, Isabelle Plan, Matteo Campagnolo, Marc-André Haldimann et Christian Simon. Illustrations de Gérard Deuber. Edité par la Société d'histoire et d'archéologie de Genève et les Cahiers d'archéologie romande, 316 pages. Photo (Steeve Iuncker Gomez): Jean Terrier sous la cathédrale Saint-Pierre en 2009.

Prochaine chronique le lundi 24 novembre. Hommage à la duchesse d'Albe, qui vient de mourir. Où sont passés les grands excentriques?

 

 

 

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