Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/"Visions célestes, visions funestes" à la promenade du Pin

L'Apocalypse est-elle pour demain? La question ne date pas d'hier. Le Moyen Age qui ne connaissait ni la bombe atomique, ni le réchauffement terrestre (l'Europe entrait au contraire dans son «petit âge glaciaire»), ni une surpopulation incontrôlée (la «peste noire» date de 1348-49), se la posait déjà. Il avait l’œil rivé sur les Ecritures, qui n'annoncent jamais rien de bon. Quand saint Jean a reçu son coup de soleil sur l'île de Patmos, autour de l'an 60, il a vu la fin du monde, inspirant ainsi sans le savoir nombre d'artistes jusqu’à nos jours. 

«Visions célestes, visions funestes», au Cabinet des arts graphiques du Musée d'art et d'histoire (MAH), surfe su la vague catastrophiste avec une série de gravures souvent célèbres. L'«Apocalypsis cum figuris» d'Albert Dürer (1497-98) ou L'«Apocalypse selon saint Jean» d'Odilon Redon (1899) font partie des grands classiques. Commissaire de l'exposition, Caroline Guignard leur a associé la suite de l'Anglais John Martin d'après «Le Paradis perdu» de John Milton (1823). De quoi remplir une bonne partie de cet appendice du MAH à la promenade du Pin. Il restait cependant de la place. La remplissent aussi bien un Giorgio Ghisi copiant Michel-Ange que le moderne Enrico Baj. 

Caroline Guignard, pourquoi «Visions célestes, visions funestes»?
Parce que la tâche d'un musée reste avant tout de travailler sur ses collections. On dit toujours que le Cabinet abrite 350.000 dessins et estampes. Il ne suffit pas de l'affirmer. Il faut aussi le montrer. Le sujet s'est imposé par la présence, dans notre fonds, des trois suites de Dürer, Redon et Martin. Il fallait élargir en tenant compte à la fois de nos richesses et de nos manques. Nous n'avons pas les pièces gravées au XVIe siècle par Jean Duvet. Gustave Doré reste curieusement mal représenté à Genève. 

Commet avez-vous opéré sur le plan pratique votre sélection?

L'ensemble de notre collection est bien rangé, bien sûr, mais cela ne signifie pas qu'il soit largement inventorié pour autant. Il a donc fallu ouvrir des boîtes. J'ai pris celles qui me semblaient susceptibles d'alimenter le sujet. Des Allemands... Des Anglais... C'est un peu décourageant, vu la masse, mais cette quête s'est révélée passionnante. 

Vous sortez par instant des visions eschatologiques.
L'Apocalypse a amené à considérer d'autres visions bibliques. Il n'y a pas que la fin des temps. J'ai été jusqu'à inclure une «Fuite en Egypte» très étrange de Rodolphe Bresdin. Bresdin, qui a très pauvrement vécu à la fin du XIXe siècle, apparaît comme un visionnaire. Il l'est en tant que créateur. Je me suis dit qu'avec lui l'artiste l'emportait par son regard sur le sujet traité. 

Le Cabinet des arts graphiques de la promenade du Pin demeure tout petit comme espace d’expositions.
Je sais. Il nous a amené à éliminer presque tout le XXe siècle, moment où l'Apocalypse devient simple catastrophisme. Il s'agit là d'un sujet en soi, qui a du reste été déjà beaucoup traité. Nous l'avons donc laissé de côté. L'ouverture à l'époque moderne devait s'effectuer par un autre biais. Il y a donc Baj, qui a vraiment traité le sujet dans un style très particulier, plus des citations de Chagall ou d'Henri Presset. Mort il y a deux ans, Presset constitue notre ancrage genevois. En même temps, ce sculpteur-graveur poursuit ici un genre initié dans l'Allemagne des années 1500 par Albrecht Altdorfer. Il illustre une continuité. 

D'autres éliminations?
Hélas oui. Les paraboles, par exemple. Mais leur inclusion eut ôté sa cohérence à l'ensemble. Elles auraient simplement ajouté de la matière. Nous avons tout de même un «Baptême du Christ». Il symbolise la vision d'un monde futur après la mort.

Pratique 

«Visions célestes, visions funestes», Cabinet des arts graphiques, 5, promenade du Pin, Genève, jusqu'au 31 janvier 2016. Tél. 022 418 26 00, site www.mah-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Photo (DR): L'une des planches conçues par John Martin en 1823 pour illustrer Milton.

Prochaine chronique le mercredi 4 novembre. Des livres d'images.

 

Dernière exposition avant la fermeture

Cela a l'air d'un gag. Il n'en s'agit hélas pas d'un. Après ces visions d'Apocalypse (qui ne bénéficient d'aucune publicité), le Cabinet des arts graphiques va à nouveau fermer. Caroline Guignard ne veut rien dire du pourquoi et du comment. Elle a un devoir de réserve. Voici donc ce que j'ai appris par la bande. Pour donner de la cohérence au circuit, l'ancien bureau du directeur, aujourd'hui abandonné par Christoph Rümelin, se verra transformé en salle d'exposition. Le bénéfice semble maigre. Dans cet ancien appartement de type haussmanien, cette chambre comporte une fenêtre, une porte et une cheminée. Elle n'a par ailleurs rien du grand salon. 

Pour ce faire, un budget a été débloqué, alors que le MAH n'en finit pas de pleurer misère. Les travaux ne dureront pas moins de neuf mois (une gestation!), avant réouverture fin 2016 avec un hommage à l'éditeur genevois Gérald Cramer. C'est la troisième fois en quelques années que le lieu boucle pour des travaux à la fois coûteux, lents et sans véritables objectifs. Ceci au moment même où le bâtiment de Marc Camoletti (ou plutôt sa direction actuelle) rêve de s'engager dans un chantier pharaonique. Rappelons que celui-ci reste suspendu à la votation référendaire qui devrait avoir lieu fin février. Le moins qu'on puisse dire est que les partisans du «oui au MAH+» font aujourd'hui le «forcing». Je reviendrai en temps voulu sur le sujet.

 

 

 

 

 

 

 

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