Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Vers la mise en ligne des lettres du collectionneur Tronchin

Crédits: DR/Cleveland Museum of Art

C'est un projet à long terme, mais rien ne presse. François Tronchin étant mort en 1798 (à 94 ans!), il peut supporter d'attendre quelques années supplémentaires. Précisons qu'il s'agit là du banquier et collectionneur. Il ne faut pas mettre tous les Tronchin dans le même panier. Décédé en 1782, son cousin Théodore Tronchin fut le plus célèbre médecin de son temps, ses clients venant parfois vivre à Genève pour se trouver plus près de lui. Disparu en 1793, Jean-Robert Tronchin reste le procureur de la République qui s'opposa à Rousseau. Un chercheur comme le très engagé professeur Michel Porret souligne aujourd'hui la qualité de son travail juridique. 

Propriétaire des Délices, loués un temps à Voltaire, François a énormément collectionné, achetant et vendant. Il a ainsi été amené à entretenir une vaste correspondance, aujourd'hui conservée à la Bibliothèque de Genève (BGE). Celle-ci fait aujourd'hui l'objet d'un projet de numérisation et de mise en ligne, lancé par Martine Hart et Vincent Chenal. Frédéric Elsig est professeur associé à l'Université, où il enseigne la période médiévale. Ses intérêts vont bien au-delà. Il soutient donc de son autorité cette initiative avec toute l'énergie voulue. C'est lui que j'ai rencontré. 

Tout d'abord, qui est François Tronchin?
Un banquier qui s'est senti des velléités de dramaturge. Il a écrit un certain nombre de pièces, jamais jouées, dans une ville où le théâtre restait par ailleurs pratiquement interdit. Ce manieur d'argent s'est fait connaître par sa collection de tableaux, volontiers montrée aux amateurs. En 1770, il l'a vendue en bloc à Catherine de Russie. Elle se trouve du coup à l'Ermitage de Saint-Pétersbourg. Renée Loche avait organisé au Musée Rath en 1974 une exposition pionnière autour de cet ensemble, alors qu'on commençait seulement à s'intéresser à l'histoire des collections. Par la suite, Tronchin en a constitué une seconde, moins importante. Celle dernière a été dispersée à Paris en 1801. Assez mal, du reste. La Révolution s'était soldée par une catastrophe économique générale sur le Continent et il y avait bien trop d’œuvres traînant sur le marché. 

Qu'acquerrait François Tronchin?
Il achetait et revendait. On connaît son grand portrait en largeur par Liotard, où il partage la vedette avec un Rembrandt aujourd'hui conservé à Edimbourg. Eh bien, il ne l'a possédé que de 1754 à 1756! L'aspect spéculatif était très important pour lui. L'homme misait sur la peinture hollandaise du XVIIe siècle comme on spécule sur une valeur boursière. Cet intérêt pour les Néerlandais constitue un phénomène du marché de l'art au temps des Lumières. Jusque vers 1740, les amateurs se cantonnent à la peinture flamande. Un revirement s'opère alors, au moment même où Paris connaît une montée vertigineuse des prix pour de la peinture. Les plus-values devienent énormes pour Gérard Dou ou Berchem. Le phénomène se poursuivra jusque dans les années 1780. 

Comment le Genevois opérait-il?
François Tronchin se trouve au cœur d'un réseau international de marchands et de collectionneurs. Il connaît aussi des peintres contemporains. C'est passionnant, dans ses lettres à Joseph Vernet, de le voir se faire dire que Jean-Pierre de La Rive n'est pas encore un grand paysagiste. Ailleurs, un correspondant lui recommande un jeune compatriote nommé Jean-Pierre Saint-Ours. Celui-ci réalisera du reste son portrait âgé. 

Qui sont les deux auteurs du projet, et en quoi consiste-t-il?
Vincent Chenal, qui appartient à l'Université de Genève, a signé en 2013 une thèse sur les frères Duval, joailliers et collectionneurs vers 1800 à Saint-Pétersbourg, puis Genève. Il se retrouve dans son élément. Martine Hart, elle, termine une thèse consacrée à Brun de Versoix, mort en 1814. Un peintre sur lequel elle a monté une exposition visible en ce moment au château de Prangins. Leur intention est de dépouiller, de numériser, puis de mettre en ligne, avec tous les mots clés voulus, l'énorme correspondance de Tronchin. Un document de premier ordre sur la manière d'acheter, d'apprécier (ou non) un tableau, puis de revendre au XVIIIe siècle. La chose se fera en partenariat avec la BGE, qui conserve par legs familiaux ces papiers depuis le début du XIXe siècle.

Il ne s'agit donc pas d'une découverte.
Non. Ces lettres avaient été étudiées, notamment par Renée Loche. Il s'agit aujourd'hui de les rendre accessibles et consultables, avec ce qu'il faut de renvois pour que l'étudiant ou le chercheur ne s'y perde pas. 

Le financement est-il assuré?
Pas encore. C'est la raison pour laquelle nous avons lancé une campagne de sensibilisation, avec une soirée où des acteurs ont dit des lettres. Il fallait aussi montrer qu'elles étaient d'un abord facile. 

Dernière question, Frédéric Elsig. Que reste-t-il dans les collections publiques genevoises des collections Tronchin?

Rien. Enfin, un seul tableau de Philips Wouwerman. Il a plus tard fait partie de la collection Duval (nous y revoilà!), puis des Favre. La toile est entrée au Musée d'art et d'histoire en 1942, avec le legs Favre. Le portrait de Tronchin par Saint-Ours appartient à la Société des Arts. Il figure dans ses salons à l'Athénée. Celui par Liotard se trouve, lui, au Cleveland Museum of Art...

Photo (Cleveland Museum of Art): Le portrait de François Tronchin avec son Rembrandt, un pastel terminé en 1757.

Prochaine chronique le dimanche 29 mai. Un énorme livre a paru sur Jérôme Bosch, mort en 1516. 

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