Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Une semaine décisive pour le MAH+. Vraiment?

Il y a des jours où l'envie vous prend de refaire l'Histoire. La petite comme la grande. Tenez! Si Patrice Mugny, alors «ministre» genevois de la culture, n'avait pas rencontré un jour de 2006 l'avocat Renaud Gautier sur un trottoir (et surtout s'il n'avait pas eu la mauvaise idée de lui adresser la parole), le projet Nouvel ne serait pas ressorti du tiroir où il dormait si bien depuis 1997. Les Genevois disposeraient aujourd'hui d'un Musée d'art et d'histoire restauré et repensé. Sans agrandissement croupion dans la cour, certes. Mais sans opposants irréductibles non plus. Pas de mécène, vrai ou faux. On aurait évité la guerre de tranchées, type 1914, qui s'enlise même si l'on nous annonce une «étape décisive» pour la semaine du 18 mai. Le Conseil municipal devrait voter (ou non) ces jours un crédit de 98 millions, dont 45 à la charge du canton. 

Je ne vais pas vous raconter pour la centième fois les enjeux. Je résume donc. Un vote positif du Municipal n'empêchera ni le référendum populaire annoncé par Ensemble à gauche, ni un jugement cantonal, voire fédéral, sur le recours déposé contre le permis de construite par Patrimoine Suisse Genève. Un recours que la Ville fait semblant d'oublier. L'ouverture au public du «MAH+», comme aiment dire Charlotte de Sernarclens et Manuel Tornare, le couple idéal à la tête de ce lobby nommé Le Cercle, risque du coup de se situer tard dans le XXIe siècle. On parle officiellement de 2022-2023. Rajoutez quelques années de procédures, plus les retards d'un Jean Nouvel risquant d'être mort d'ici là (il n'est en effet plus très frais), et vous arriverez à 2025-27...

Un lent dérapage 

Tout a été mal calculé. Tout a dérapé. Nous sommes face à une «Genferei» du genre Stade de Genève. Un stade qui risque bien de ressembler à Pompéi quand le MAH+ rouvrira, au train où va sa rapide dégradation. Il y a des batailles idéologiques, bien sûr. Mais aussi d'évidents conflits d'intérêt. Ce chantier représente un fromage dans notre canton bananier. Sous l'instrumentalisation politique, qui prend la culture en otage, il y a de l'argent pour différents bureaux architecturaux et de construction. Le budget initial était de 80 millions, dont 40 d'apport privé. On en arrive avant la pose de la première pierre (ou de la première coulée de béton) à 138 millions. Avec Jean Nouvel, architecte à la mode des années 1990, il y a en plus des surprises. Mauvaises, généralement. Pensez à la Philharmonie parisienne, où les couacs ne sont pas musicaux. L'homme traîne assez de casseroles pour lui faire une batterie de cuisine. 

On peut comprendre que le débat devienne chaud. Les tenants du MAH+ ont suscité la création d'un MAH- ne manquant ni de combativité, ni d'humour, ni d'arguments. Les escarmouches se doivent de ne pas rester honnêtes. C'est la règle du jeu. Les gens du MAH+ tentent ainsi de transformer ces passes d'armes en combat des Anciens et des Modernes, les premiers ayant forcément tort. Place aux jeunes! Place à la modernité, même si l'on peut estimer qu'en matière d'architecture muséale cette dernière soit aujourd'hui représentée par David Chipperfield (1). Et puis il y a le prêt, jugé miraculeux, de la collection formée par Jean Claude Gandur. Des antiques qui poseront sans doute un jour des problèmes d'origine. De la peinture abstraite des années 50 et 60, surtout française, qui ferait en effet bien dans un musée de province. Comment passer à côté de ça?

Couacs anciens

Avant d'aller plus loin, je rappellerai tout de même que Genève est passée, souvent par sottise, à côté de collections importantes. C'est à Genève que devait aller l'ensemble prodigieux d'art minimal du comte Panza di Biumo, qui a fini pour bonne part au Guggenheim de New York. C'est Genève qui devait accueillir la Collection Khalili, principalement formée d'art islamique. La Ville a raté la Collection Heinz Berggruen, axée autour de Picasso, qui a fini en grandes pompes à Berlin. Le MAH s'est si bien pris avec la collection formée par les époux Varenne que la donation s'est vue révoquée. Il y a eu transaction au Tribunal fédéral. Et ne parlons pas des soutiens de l'institution... S'il existe bien les Amis du MAH et le fameux Cercle, l'institution aujourd'hui dirigée par Jean-Yves Marin a réussi à se brouiller avec la plupart de ses riches soutiens. Un tort si on sait que le musée demeure dépourvu depuis une quinzaine d'années de crédits d'achat. La chose semble par ailleurs bizarre dans une Ville jetant par ailleurs tant d'argent par les fenêtres pour la culture... 

Mais revenons à nos moutons. Il est aujourd'hui question dans la presse du MAH et de ses «mille maux». Il suffit de voir le bon dossier publié ce week-end par «Le Courrier». Je m'étonne juste que ces articles restent cantonnés au bâtiment de Marc Camoletti et à sa cour centrale. Il y a en effet l'absence totale de réel projet muséographique pour le futur, dont on ne parle guère. Il y a l'équipe dirigeante du musée, jamais remise en question alors qu'elle a de quoi inquiéter. Il y a enfin les collections, dont l'importance quantitative l'emporte toujours sur la valeur qualitative. Le MAH est-il vraiment un Louvre souterrain, dont le 98% des objets resteraient en caves?

Collections surestimées 

A cela, je réponds non. D'abord, les gravures et les monnaies font du chiffre. Ensuite les réserves abritent bien des pièces secondaires. Elles pourraient cependant servir de compléments pour des expositions, si le MAH avait une quelconque politique d'exposition. Bien sûr, l'horlogerie se révèle capitale pour Genève. Mais mettre en avant des instruments de musique anciens n'a pas de sens. Ils occupaient jadis une jolie annexe, rue LeFort, où ils se trouvaient bien. Dans le musée du futur, il faudrait une énorme animation sonore pour les rendre vivants. Les réserves de peinture ne semblent pas inépuisables (2). Genève n'a pas eu les donateurs avisés qu'ont connu des villes comme Nantes, Lyon ou Rouen. Le contemporain reste inexistant. Aucune entrée d’œuvre importante depuis 1990. Dans ces conditions, affirmer que Genève constitue le second musée de Suisse après Bâle (3) tient de l’esbroufe ou de l'aveuglement. Il faut en tout cas n'être jamais allé au Kunsthaus de Zurich. 

Alors, à partir de là, je me tâte. Bien sûr qu'il faudrait agrandir. Mais où, comment et jusqu'à quel point? On pourrait aussi imaginer des collections qui tournent, qui vivent, et non pas des accrochages momifiés. La vision actuelle, où ce sont des médiateurs qui travaillent au lieu des conservateurs (comme s'ils avaient quelque chose à communiquer!) me semble décourageante. Le public se retrouve en ce moment au chevet d'un mourant. Il aurait fallu s'activer comme des fous depuis des années pour justifier une croissance, et non le contraire. Pensez au Mamco, qui se multiplie en ce moment partout! Tel qu'il se présente aujourd'hui, le MAH ferait hésiter sur le réel besoin d'une réouverture après travaux! 

(1) David Chipperfield est l'architecte du futur Kunsthaus de Zurich. Il devait construire à Reims un musée aujourd'hui abandonné.

(2) Il y a bien sûr l'école genevoise, en ce moment bien représentée aux murs, et les tableaux flamands et hollandais, pour l'essentiel en caves. Mais pourraient-ils régater, au MAH+ avec les abstractions de Jean Claude Gandur?

(3) Le Kunstmuseum de Bâle a commencé son chantier d’extension fin 2013. Il a fermé le 1er février 2015 pour le raccord entre les bâtiments et le réaccrochage. Il rouvrira en avril 2016. On va vite, à Bâle.

Pratique

La RTS2 diffuse, ce lundi 18 mai à 21h40, le documentaire de Katharina von Flotow sur le MAH. Titre «Cher musée». Durée, une heure. Photo (Site du MAH): La salle byzantine "relookée" par Jean Nouvel.

Prochaine chronique le mardi 19 mai. Aller faire le guignol chez Thierry Ardisson? Et encore quoi!

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