Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/"Une photo par jour" quitte le Web pour le sentier des Saules

Crédits: Une photo par jour

Le carton d'invitation est renversant. Ou plutôt renversé. Inversé. Il faut en effet le retourner pour lire le texte que Francis Traunig tient à la main. L'affichette comporte une invitation à venir voir dans leur matérialité, sentier des Saules, quelques images d'«Une photo par jour». Il s'agit là d'une entreprise d'endurance, à côté de laquelle le marathon tient de l'aimable promenade. Ceux et celles qui participent depuis des années à cette opération s'engagent à envoyer quotidiennement sur le site un de leurs œufs du jour. Un toutes les 24 heures, du 1er janvier au 31 décembre. Il n'y a ici place pour aucunes vacances et aucun vide. 

L'opération restant éphémère, puisqu'elle se limite au jeudi 4 et au samedi 6 octobre, mieux valait bavarder avant l'heure avec Francis, qui parle des choses comme personne. Avec lui, la démonstration passe par la voix, qui porte au loin, comme par le geste, encore plus amplificateur. Le Genevois cherche vainement son texte introductif dans une pile, ce qui reste sans importance vu qu'il trouve toujours ses mots. Un flot. Un fleuve. Comme le Rhône, qui coule juste à côté. Heureusement qu'il est en train de manger, pendant une pause. Autrement, je n'arriverais rien à noter.

Francis Traunig, à quand remonte cette aventure?
Il y a vingt-sept ans, je pars pour l'Afrique. J'ai avec moi trente rouleaux films et un frigo. C'est le temps de l'argentique. Je pense travailler avec un studio itinérant durant trois mois. Je reviens avec presque toute mes pellicules. J'ai voyagé en préférant garder les yeux grands ouverts. La réalité m'a pris dans ses bras. Je me dis alors que je ferais mieux de photographier à Genève ce qui se trouve autour de moi. Le quotidien, avec un appareil qui fait du 6x6 et un carnet histoire de prendre des notes. Une photo par jour. Au bout de trois mois, j'arrête. Je me trouve pris de doutes. Et puis un jour, je vois ma compagne enceinte dans une lumière magnifique. Je reprends le projet. Je ferai au rythme que je me suis imposé un album dédié à celui qui n'est pas encore né.

Vous êtes alors seul.
Je travaille en solo. Mais c'est trop lourd. Trop long. Je sens que vais lâcher. Je fais heureusement partie de l'Association Focale, à Nyon. L'idée peut y refaire surface. Nous sommes bientôt deux, puis cinq, puis dix. L'émulation nous fait tenir le coup. Au bout d'un an, nous voilà à quinze à exposer chacun 365 photos dans la cour et devant le château de Nyon. C'est juste avant 2000. 

Et après?
En 2006, je rencontre Max Jacot. Le numérique commence à déferler. Il nous désarçonne. Tout se révèle plus facile. Il devient surtout permis désormais de partager sur le Web, dont Jacot est un spécialiste. Ainsi naît uneparjour.org. Nous reprenons la course avec des gens d'ici, bien sûr, mais aussi au loin un Canadien ou un Malien. L'idée reste la constance dans la production. Il y a cependant un grand schisme. Pour Max, l'important se situe dans la régularité dans les envois. J'insiste sur le fait que la photo soit du jour. On se sépare. Je crée www.unephotoparjour.ch Nous nous retrouvons une vingtaine. Max continue avec son équipe. Je vous rassure tout de suite. On s'est réconciliés depuis. Nous avons même exposé ensemble à Montélimar. 

Quelle est au fait la différence de dogme?
Je défends la contrainte. Il doit sortir chaque jour quelque chose de neuf. L'actualité ne forme pas un critère de qualité. Professionnels ou amateurs, les participants doivent admettre qu'ils ont leurs bons et leur mauvais moments. Pour les «pros», il s'agit d'un exercice d'humilité. En ce qui concerne le fond, chacun de nous doit trouver son sens personnel. Il lui faut apprivoiser ses pathologies motrices. «Je sais pourquoi je fais cela.» Moi, je tente de saisir la beauté du monde. D'autres se sentent portés par des motifs différents. Aller à la rencontrer des gens. Faire partie d'un sorte de famille. Ce qui nous cimente, c'est d'obéir à la règle de l'exercice quotidien. 

Cela signifie-t-il que vous tenez depuis douze ans?
Oui. S'il tape certains noms, l'internaute tire un fil qui se déroule sans interruption depuis 2006. Il y a en tout, avec les arrivées, les départs et quelquefois les retours, 15 447 images signées par 26 personnes d'origines très différentes. Nous allons du banquier au photographe de rue. Tout se retrouve facilement sur l'écran, mais il nous paraît bon de quitter parfois ce cadre un peu froid afin de montrer de vraies images à un vrai public. Il y a eu plusieurs expériences en France. A Genève, nous avons aujourd'hui la chance de bénéficier d'un lieu exceptionnel. C'est une expérience un peu confidentielle. Les Ressources Urbaines ont mis leurs locaux à notre disposition durant deux jours, ou plutôt deux soirées. Vu les papiers adhésifs actuels, que l'on peut coller et décoller, nous espérons cependant aller ensuite ailleurs. 

Quel est le principe?
Démocratique et dirigiste. Chaque participant a choisi sur la masse qu'il a produite cinq tirages. Comme commissaire, j'en mets un en grand et les autres restent en petit. L'entreprise a exigé beaucoup d'énergie, mais cela me plaît. Comme on dit dans un pays d'Afrique, que je saurais pas préciser, on pose ici un acte. On a décidé de le faire. On l'accomplit maintenant. On peut ensuite aller de l'avant.

Pratique

«Une photographie par jour», 3, sentier des Saules, Genève. Site www.unephotoparjour.ch Vernissage le 4 octobre dès 17h. Samedi dès 17h. Fermeture sur le coup de minuit.

Photo (Une photo par jour): Francis Traunig, initiateur du projet, qui roule depuis douze ans.

Prochaine chronique le vendredi 5 octobre. Star de la MGM, scientifique et mémorialiste, Hedy Lamarr se retrouve en pleine actualité.

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