Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Une journée sur l'attribution en art réunira juristes et historiens

Crédits: Emmanuel Dunand/AFP

Le titre est long. Interminable, même. «Risques et périls dans l'attribution des œuvres d'art: de la pratique des experts aux aspects juridiques». L'intitulé a au moins le mérite de situer le problème. En quoi l'avis émis par un expert engage-t-il ce dernier et le vendeur du tableau (ou d'autre chose)? Différentes personne évoqueront ainsi, le mardi 8 novembre à Genève, ce qui peut arriver en droit suisse ou comparé après une vente aux enchères ou un achat contesté dans une galerie comme une foire d'art. 

La journée, pour laquelle des frais de participation plutôt élevés sont demandés (450 francs, ce n'est pas donné!) verra la présence de bien des autorités, même si Jean Clair ne vient finalement pas. Il y aura du beau monde, de Pierre Rosenberg à Eric Turquin, en passant pour Genève par Mauro Natale et Rainer Michael Mason. Plus bien sûrs des représentants du droit tel qu'il se voir enseigné dans les universités suisses, allemandes et italiennes. La chose émane en effet de la Fondation pour le droit de l'art, où s'active notre Marc-André Renold superstar.

Problèmes scientifiques et commerciaux 

Je ne serai pas là pour entendre exposés et table ronde. Pas à Genève ce jour-là. Pas vraiment envie de débourser autant d'argent non plus. Mais les problèmes évoqués le 8 novembre prennent de nos jours un côté lancinant. Sans parler des récents affaires de faux (fortement) présumés qui ont agité ces derniers mois le marché de l'art, l'attribution pose souvent des problèmes. Académiques quand on reste dans le monde des musées, dont les biens sont généralement inaliénables en Europe, ceux-ci peuvent devenir économiques lors d'un achat imprudent dans maison d'enchères ou dans une galerie aux propriétaires peu arrangeants. J'ai donc été discuter de la chose avec Frédéric Elsig, professeur à l'Université de Genève. L'homme interviendra le 8 novembre avec un exposé titré «L'attribution et ses enjeux aujourd'hui». 

Quels sont donc, Frédéric Elsig, ces fameux enjeux?
Pour moi d'apprendre! Du point de vue juridique, je manque de pratique. Je représenterai l'aspect culturel et social. Qu'est-ce qu'une attribution? Pour moi, il s'agit d'un fait d'autorité et de responsabilité individuelle. Un homme, ou une femme, émet un avis. Celui-ci ne fera peut-être pas l'unanimité. D'où des polémiques. Prenez Jérôme Bosch, la star de 2016 (1). L'homme a bénéficié de deux grandes expositions, à Bois-le-Duc, puis à Madrid. Le Prado n'a pas prêté certains panneaux aux Pays-Bas par crainte que eux se voient considérés là-bas comme des œuvres d'atelier. Atelier est un mot dévalorisant, même s'il traduit bien la pratique de certains artistes. 

Et le récent gros livre sur Bosch, alors?
Un cas très intéressant et symptomatique. Ce catalogue raisonné est le produit d'une dizaine d'experts qui ont publié des décisions collectives, en ne tenant pas compte des avis minoritaires. Un comité auto-proclamé a donc dilué la responsabilité de chacun de ses membres. 

N'y a-t-il pas une tendance de plus de prudence par rapport au XIXe siècle, où les attributions restaient très généreuses?
Absolument. Il faut maintenant un avis et un contre-avis, histoire de se couvrir. On le voit bien dans les catalogues de ventes. De nouvelles disciplines ont vu le jour. Les laboratoires scientifiques ont pris de l'importance. Une analyse confirme ou infirme l'authenticité matérielle. L’œil de l'expert, ce que les Anglo-saxons nomment le «connossoirship», se penche lui sur l'autographie. Dans le domaine de l'art ancien, le refus d'attribuer tel ou tel tableau à tel ou tel peintre ne signifie pas qu'il s'agit d'un faux. C'est une idée absurde, que l'on entretient dans le public. Faux Rembrandt... Faux Caravage... Il s'agit là de tableaux mal attribués, pour lesquels une nouvelle recherche va tenter de trouver un autre auteur. Le problème est que la chose possède un fort impact économique. Un Gerbrand van der Eeckhout vaut nettement moins cher qu'un Rembrandt, même s'il est de très grande qualité. 

Et le contemporain?
Deux questions se posent ici. Celle de l'authenticité pure et celle du multiple, dont il sera question le 8 novembre. Le multiple pose en effet le problème du droit qui y est attaché, lors de la production. Combien d'exemplaires? Quel contrôle, d'où l'importance des certificats? Qu'est-ce qui distingue la gravure de trop, ou la fonte surnuméraire, des autres tirages? Le protocole a-t-il été respecté, lors d'une performance par exemple? Et en quoi tout cela constitue-t-il enfin une attribution? 

Pourquoi voit-on si souvent dans les ventes «attribué à»?
Cette idée restrictive est très ancienne. En fait, pour un tableau non signé et dont l'historique reste flou, il s'agit toujours d'une attribution. Il n'existe pas de certitude. Dans les catalogues, que je fais avec des étudiants, je préfère le point d'interrogation. Je rappellerai qu'il existe, face à certaines œuvres problématiques ou faibles, d'autres qualifications. «Atelier de». «Cercle de». «Suiveur de». Ils forment une véritable rhétorique de l'attribution prudente. 

Etre «désattribué» constitue cependant une catastrophe.
En principe, dans un musée, il suffirait de changer les étiquettes. Mais ce n'est pas si simple. Certains font de la résistance. Leur «standing» est en jeu. On l'a vu avec un ou deux Bosch du Prado. Il y a comme ça des artistes mythiques, qui parlent au grand public. Je pense que c'est Le Caravage qui alimente aujourd'hui le plus de fantasmes. On en découvre sans cesse de nouveaux, dont certains ne sont inévitablement pas de lui. Ou alors il s'agit de toiles si restaurées qu'il devient impossible de se prononcer. L'état de conservation joue un grand rôle pour une attribution. 

Pour certaines œuvres anciennes, on se contente d'une datation et d'une localisation. Florence, vers 1600...
C'est le premier degré. Une amorce d'attribution. Le contexte est déterminé. 

Tous les universitaires et chercheurs possèdent-ils le «connossoirship» dont vous parliez?
Loin de là! Beaucoup d'historiens n'ont pas le moindre œil. Il faut dire que c'est dans le monde académique que cet organe compte le moins. Le «connossoirship» y devient même mal vu, car il semble subjectif. Il tend même à disparaître des musées, ce qui me semble tragique. Là où il demeure le plus vif, c'est sur le marché. Certains galeristes et spécialistes de département dans les grandes maisons de ventes aux enchères sont des vrais «œils». Il y ont du reste intérêt! 

Que faut-il alors faire?
Défendre cette discipline. Il y a là un véritable enjeu. L'attribution constitue un outil de travail historique. Un outil exigeant la confrontation avec des œuvres, et non pas des idées. Une certaine optique universitaire propose aujourd'hui une histoire de l'art purement intellectuelle. Desséchée. Et finalement frileuse. Un œil se forme lentement, en tâtonnant, en se trompant, en consultant autrui. Et en regardant, surtout!

(1) Frédéric Elsig a fait sa thèse sur Jérôme Bosch.

Pratique

«Risques et périls dans l'attribution des œuvres d'art: de la pratique des experts aux aspects juridiques», Auditoire BNP Paribas, 2, place de Hollande, le mardi 8 novembre dès 8h30. Tél. 022 379 80 75, site www.artlawfoundation.com

Photo (Emmanuel Dunand/AFP): Le public à l'exposition Bosch de Bois-le-Duc, qui a battu des records de visiteurs.

Prochaine chronique le lundi 7 novembre. Un catalogue raisonné pour l'écrivaine, peintre et péripatétitienne Grisélidis Réal.

 

 

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