Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Un livre sur la peinture italienne et espagnole au MAH

Côté publicité, le Musée d'art et d'histoire genevois, où l'on parle beaucoup de médiation, a assuré le service minimum. Le maigre accrochage accompagnant le nouveau catalogue des peintures italiennes et espagnoles se voit juste signalé à l'entrée. Pas de réel vernissage. Pas d'affiches partout en ville. Cet important ouvrage, publié sous la direction de Mauro Natale et de Frédéric Elsig, n'en fait pas moins l'inventaire des richesses municipales. Et moi qui croyais que tout serait dorénavant basé au musée sur les collections... 

Le mieux était donc d'en parler avec les deux principaux auteurs. Il s'agit en effet d'un ouvrage collectif. La plupart des étudiants de ces deux professeurs d'université, l'ancien (Natale) et le nouveau (Elsig), ont en mis la main à la pâte. Il s'agissait, pour ces apprentis historiens de l'art, de découvrir les travaux pratiques. Derrière les théories se trouvent des oeuvres, qu'il s'agit d'analyser et de commenter.  

Quel est, Mauro Natale, l'histoire de ce catalogue, venu remplacer celui que vous aviez consacré aux collections italiennes de Genève en 1979?
M.N.
Il s'agit d'un projet initié aux temps de la direction de Cäsar Menz en 2005. Je voulais approfondir avec mes élèves les anciennes notices, dont certaines se sont révélées caduques. Les choses se sont développées jusqu'en 2009, au moment où l'institution a changé de mains. Paul Lang, alors responsable des peintures anciennes, a maintenu l'idée en vie. Mais, comme vous le savez, il est parti pour Ottawa en 2011. Il nous a fallu, Frédéric Elsig et moi, maintenir l'intérêt pour ce travail scientifique, ce qui n'était pas évident avec la nouvelle équipe. Nous avons été au bord de la rupture. La conclusion n'arrive donc qu'aujourd'hui, alors que mes élèves sont souvent devenus doctorants, puis docteurs. 

Quelles sont les oeuvres envisagées?
F.E.
L'ensemble des peintures italiennes avec 1800, dont certaines n'appartenaient pas au musée en 1979. Il y a eu depuis l'apport de la Fondation Prévost, confiée au musée en 1980, un Goya un peu égaré au milieu des impressionnistes de la Fondation Garengo, ou «La Vestale Tuccia», que nous attribuons maintenant au Génois Domenico Fiasella. Cela fait en tout 262 italiens, de qualités très diverses, et 10 espagnols, que nous avon décidé d'intégrer. On n'allait pas publier un catalogue séparé pour eux.
M.N. Tous appartiennent au musée, ou y sont déposés sans contrepartie. On ne faisait à l'époque pas de dépôts à long terme conditionnels. Vous voyez ce que je veux dire. Il y a néanmoins une exception. Il s'agit de quelques pièces importantes, dont un superbe «Saint Paul» du Napolitain Luca Giordano. Elles sont arrivées sous forme de prêts dans les années 1960. Ludwig Losbicher Gutjahr est mort sans héritiers. Ces pièces se trouvent en déshérence. Elles ont reçu un numéro d'inventaire. 

Comment ces 272 tableaux sont-ils entrés dans les collections publiques à Genève, Frédéric Elsig?
F.E.
L'intérêt pour la peinture italienne apparaît dans la République vers la fin du XVIIIe siècle. Il s'agit d'un art éminemment catholique. Il y avait quelques pièces florentines (le Fra Bartolomeo) ou vénitiennes (le Véronèse, provenant de Versailles) dans l'envoi napoléonien de 1805. La suite provient avant tout de la collection De Sellon, formée en Italie dans les années 1790, Il y avait là un beau Mattia Preti et le «Triomphe de David» du Napolitain Andrea Vaccaro, cité par Flaubert comme "le chef-d'oeuvre", quand il visitera en 1845 le Rath, ouvert dix-neuf ans plus tôt.
M.N. Le Rath n'achète pratiquement pas de tableaux italiens. Les deux grands fonds du XIXe siècle lui arriveront de deux institutions au départ privées. Walther Fol et Gustave Revilliod (l'Ariana) ont voulu ouvrir leur musée encyclopédique, pour lesquels ont paru des catalogues remarquables pour l'époque. Il y a vait là de bonnes choses, même si les tableaux Revilliod se sont vus systématiquement dévalués lours de leur intégration au MAH dans les années 1930. En 1938 est entrée au musée la collection Adolphe Jacob Holzer. Le malheureux avait joué de malheur. Il n'a acheté à Florence pratiquement que des faux. 

Ils faisaient du reste l'objet d'une exposition au MAH en 1997.
M.N.
Absolument! «L'art d'imiter» joue d'ailleurs son rôle dans l'actuel projet. C'était la première fois que je faisais collaborer mes élèves afin qu'ils travaillent de manière concrète sur de vrais tableaux... même falsifiés. J'ai renouvelé l'expérience avec les collections italiennes de Lausanne en 1998. Il y a eu là la révélation de quelques toiles majeures, dont un magnifique Francesco Furini. Je trouve le système excellent. Dans le livre actuel, vous retrouverez environ 50 auteurs, parmi lesquels les spécialistes internationaux consultés demeurent très minoritaires. 

Que s'est-il passé, Frédéric Elsig, depuis 1945?
F.E.
Rien d'exceptionnel. Le musée n'a pas eu de politique d'achat en matière italienne et espagnole, alors qu'il avait acquis deux pseudo Velásquez, qui constituent par ailleurs des répliques d'atelier très honorables, en 1873. Depuis l'ouverture du bâtiment de la rue Charles-Galland en 1910, il se concentre sur l'école genevoise, ancienne et moderne. Le bel «Alexandre le Grand» de Giulio Romano lui est arrivé par dation d'Erich Lederer, qui fut dans sa jeunesse viennoise le mécène d'Egon Schiele. Le portrait de Nicolat Soret par Lampi a été acquis en raison du modèle, genevois. C'est davantage un Soret qu'un Lampi. Quant à «La vestale Tuccia», elle a été achetée en 1999 pour sa provenance. Il s'agissait d'un tableau de Sellon, conservé par les descendants. 

Une exposition a-t-elle toujours été prévue afin de marquer la sortie du livre?
F.E.
Oui. Il n'était bien sûr par question de tout montrer. C'eut été aussi abondant que décourageant. Le vrai projet comprenait 80 oeuvres. Il a été ramené par la direction du "pôle beaux-arts" à une quarantaine de pièces, réparties de manière étrange dans les premières salles à l'étage. C'est devenu un peu confus. Il y a des manques. Treize oeuvres ont cependant été restaurées. Le Vaccaro a changé de couleurs. Un des deux Palmezzano, une fois repris, est devenu montrable. Ces remises en état permettent d'arriver malgré tout à un bilan positif.

Pratique

«Peintures italiennes et espagnoles, XIVe-XVIIIe siècles», sous la direction de Frédéric Elsig et Mauro Natale, Silvana Editoriale-Genève, Musée d'art et d'histoire, 276 pages. L'accrochage est proposé par le musée jusqu'au 31 décembre, 2, rue Charles-Galland, ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Attention! Le musée peut rester fermé, comme les 4 et 5 juillet derniers, les jours de grande chaleur... Photo (MAH): "Le triomphe de David" d'Andrea Vaccaro, dont un détail sert de couverture au livre.

Prochaine chronique le samedi 11 juillet. Pour quelques jours encore, le Louvre présente à Paris une exposition archéologique sur "Les Thraces".

 

 

 

 

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