Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Tardi montre sa "Putain de guerre" en dessins chez Papiers Gras

Crédits: Jacques Tardi/Editions Casterman

C'est un des géants de la bande dessinée. Mais le talent de Jacques Tardi va bien au-delà. L'homme a créé depuis quarante ans un véritable univers. Cohérent. Pessimiste. Obsessionnel. Un monde entièrement au passé. Dans ses très nombreuses BD et illustrations de livres, le Français s'est cantonné à la première moitié du XXe siècle, avec une focalisation sur la guerre de 1914-1918. Symptomatiquement, son oeuvre reste d'ailleurs en noir et blanc, avec quelques touches de bistre et des taches de rouge. La couleur du sang, et accessoirement du feu. 

Tardi se retrouve aujourd'hui à Papiers Gras. Roland Margueron l'accueille dans le cadre de «Bang», le festival de bandes dessinées qui connaît sa première édition genevoise, avec une grand exposition au BAC (Bâtiment d'art contemporain). Tardi s'est par ailleurs produit le vendredi 13 janvier à l'Alhambra avec «Putain de guerre», qu'il promène avec son épouse Dominique Grange et les cinq musiciens d'Accordzéâm. Un spectacle entrant dans la droite ligne de se préoccupations politiques. Il lui faut dire encore une fois que ce conflit de cinq ans fit 10 millions de morts (sans compter ceux de la «grippe espagnole», qui suivit en 1918), 10 millions de mutilés et 19 millions de blessés. Des Français, des Russes, des Américains, des Italiens, des Allemands ou des Autrichiens. Cette sinistre mascarade n'a cependant enrichi que quelques profiteurs. La preuve. Ce conflit mondialisé n'avait pas véritablement de cause. Un archiduc tué en 1914? Allons donc!

"Le dernier assaut" 

Celle qui devait rester la "der des der" occupe bien sûr une grande partie des cimaises de Papiers gras, dressées entre les fenêtres donnant sur le Rhône. Il s'agit de l'actualité. «Le dernier assaut», un album particulièrement déprimant de 112 pages, est sorti le 5 octobre dernier chez Casterman. Le lecteur y retrouve les tranchées, les barbelés, la promiscuité, la saleté, les mutineries et la violence, qui furent alors masquées par un héroïsme de façade. La France a toujours eu mal à son histoire. Si la guerre de 1914 a aussi peu inspiré par la suite les romanciers (il y a tout de même eu «Le feu» d'Henri Barbusse ou «Les croix de bois» de Roland Dorgelès), les peintres et les cinéastes (sauf à Hollywood), c'est parce que les survivants ont d'abord voulu oublier le conflit que rappelaient les mutilés et les gueules cassées. Mais il y a aussi eu la censure. Rappelons qu'en 1957 encore «Les sentiers de la guerre» de Stanley Kubrick se verra interdit en France... 

Mais Tardi, ce n'est pas que cela, même si cette blessure et ces non-dits occupent une grande partie de ces albums, souvent publiés par séries (on a envie de dire par rafales, pour évoquer le tir des mitraillettes). Il y a Adèle Blanc-Sec, bien sûr, qui enquête vers 1910. Le ton reste plus léger. Il se rapproche des romans et des films à épisodes, signés Louis Feuillade, de cette époque de pionniers du muet. Il y a là du «Fantômas». Du «Judex». Des «Vampires». C'est un lacis de sectes, de complots et de mondes parallèles. Adèle, qui a passé sans bonheur au cinéma en 2010 avec une superproduction de Luc Besson, est devenue culte, elle qui luttait contre celui de Pazuzu. Les planches de ces albums, parus entre 1976 et 1998, avec une résurgence en 2007, constituent du coup aujourd'hui des pièces de collection recherchées. Il n'y en a donc pas d'importantes à Papiers Gras. Pas plus qu'il n'y a là d'images dessinées pour donner une autre dimension aux romans de Céline.

Du côté de Léo Malet 

Il existe heureusement un autre «anar» que Tardi, pourtant moins politisé que son épouse Dominique Grange (qui a même un temps passé dans la clandestinité après l'échec de Mai 68), a beaucoup croisé. C'est Léo Malet. L'auteur de polars, qui voulait en consacrer un au moins à chaque arrondissement de Paris. Nestor Burma ne possède pas la bonhomie de Maigret. Il n'a pas d'épouse mitonnant le repas du soir à la maison. Le détective traverse des milieux interlopes, afin de solutionner de sombres affaires. C'est noir. C'est glauque. C'est poisseux. C'est aussi la France d'une époque, qui a disparu d'un coup au milieu des «Trente Glorieuses», quand la prospérité apparente a rêvé d'une France ripolinée à l'américaine. Celle de «Mon oncle» de Jacques Tati. 

Quelle que soit la décennie évoquée, le trait de crayon change peu. Le visiteur de Papiers Gras peut le constater, dans la mesure où nombre de planches se voient présentées avec leur simple tracé à la plume (une ligne claire) et dans leur version embrumée par les trames grises. Tardi cerne son personnage d'un coup. Il le simplifie. Il le synthétise. Chacun de ses «poilus» de 14-18 acquiert ainsi une étonnante présence. C'est un type, individualisé juste ce qu'il faut pour qu'il ne perde pas son caractère général. Tardi ne s'égare jamais dans les détails. Il lui suffit de cases au rectangle très accentué pour que le lecteur comprenne ce qu'est une tranchée, du côté de Verdun.

Une exposition-vente 

Un dernier détail. Il s'agit d'une exposition-vente. La BD a trouvé sa place dans le marché, avec ce que cela suppose de ventes spectaculaires et de records. De trouvailles à faire, aussi. Tardi a ainsi obtenu 125 800 euros pour «La gare de banlieue» chez Artcurial le 21 novembre 2015. Ce n'est pas le dessin de lui que je préfère, pourtant. A chacun ses goûts, même si le marché de l'art connaît, à ce qu'il paraît, ses règles. Je précise tout suite qu'il y a un chiffre de moins chez Papiers Gras. Cinq en tout. Et une planche dure toute une vie, à condition de ne pas trop l'exposer à la lumière, ce qui serait dommage finalement pour un tel maître de l'ombre.

Pratique

«Tardi», Papiers Gras, 1, place de l'Ile, Genève, jusqu'au 11 février. Tél. 022 310 87 77, site www.papiers-gras.com Ouvert du lundi au vendredi de 12h à 19h, le samedi de 10h30 à 17h30.

Photo (Jacques Tardi/Casterman): une des cases, particulièrement colorée, de "Putain de guerre".

Prochaine chronique le jeudi 19 janvier. Gabriel de Montmollin vient de prendre la direction du Musée international de la Réforme. Rencontre.

 

 

 

 

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