Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Sylvie Fleury reçoit le Prix de la Société des Arts

C'est un peu la soirée des souvenirs, le jeudi 24 septembre. Les invités de la Société des Arts connaissent Sylvie Fleury depuis longtemps. Très longtemps même, parfois. «La première fois que je l'ai rencontrée, elle n'appartenait pas encore à la scène artistique», affirme une relation de la première heure. «Je me souviens de sa première exposition chez Rivolta, à Lausanne, en 1990», renchérit un autre des hôtes assis bien sagement à la Salle des Abeilles de l'Athénée. «Elle était avec John Armleder et Olivier Mosset.» 1990, voilà qui fait un quart de siècle! Pas étonnant donc que Sylvie reçoive, à 54 ans bien sonnés, le Prix de la Société. Un prix que l'on dit pudiquement de «milieu de carrière». 

C'est en 2008 que la vénérable société, fondée en 1776, a décidé de mettre tous ses œufs dans le même panier. Elle distribuait jusque là diverses récompenses modestes, «permises par des legs très anciennement reçus par la Société», comme le rappelle son président Jean-Marc Brachard. Désormais, une fois tous les deux ans, un lauréat emporterait la totalité de la cagnotte, comme aux Euromillions. Ce ne serait pas un débutant, ainsi que c'est le cas dans presque tous les concours, plus jeunistes les uns que les autres. Le jury retiendrait une figure confirmée. Ce fut ainsi Francis Baudevin en 2009, Christoph Büchel en 2011 et Gianni Motti en 2013.

Au mérite ou pour aider?

Dans ces conditions, une question se pose. Faut-il désigner le lauréat pour ses mérites supposés, ou convient-il de jouer les bons Samaritains en aidant un artiste en délicatesse financière? Cinquante mille francs, ce n'est pas rien, et nombreux se révèlent les plasticiens genevois, ou liés à Genève, qui sauraient quoi faire de cette somme pour joindre les deux bouts. Ceci d'autant plus que le chèque e voit accompagné d'une exposition un étage plus haut de l'Athénée, à la Salle Jules-Crosnier, et d'un livre édité chez JRP Ringier. Sylvie Fleury a-t-elle vraiment besoin de tout cela? Elle sera bientôt montrée chez le galeriste vedette Thaddaus Ropac, avant d'aller se faire voir à Art/Basel Miami... 

L'optique sociale n'est pas celle du jury, composé de six personnes. «J'ai moi-même exposé à la Salle Crosnier en tant qu'artiste», explique son président Simon Lamunière. «C'était en 91-92. Il s'agit d'un lieu ancien, difficile à adapter à la création contemporaine. La salle n'a rien d'un strapontin dans une carrière. Je la vois plutôt comme un échelon. Ce ne sera peut-être pas le cas pour Sylvie, qui est mondialement connue depuis les années 90. Mais je pense que ce lieu normalement voué aux débutants, puisque la Société des Arts y présente cinq petits nouveaux par an, peut lui redonner une nouvelle jeunesse.» Voilà ce qui s'appelle noyer le poisson.

L'oeil du vampire

La lauréate peut alors monter sur scène, sans émition spéciale. Elle n'a pas grand chose à déclarer, mais elle a au moins l'honnêteté de le dire. Sylvie est «heureuse». Elle remercie «beaucoup». Elle a «une pensée toute spéciale» pour les techniciens l'ayant aidée à mettre en place «L’œil du vampire», qui trône (pour autant qu'un oeil puisse trôner) au milieu de la Salle Crosnier. Il s'agit pour elle, qui a obtenu l'intégralité du Mamco en 2008-2009 pour «Paillettes et dépendances», d'une toute petite chose. Deux chambres à peine, avec quelques monstres kitchounets en fibre de verre dans l'une et des sortes de peintures dans l'autre. Rien d'inoubliable. Le public le verra tout à l'heure. 

Mais déjà la petite cérémonie se termine à la Salle des Abeilles. Le public grimpe les escaliers afin de découvrir l'Oeil dans la Salle Crosnier, qui n'est pas habituée à voir autant de monde. On s'écrase poliment sur le parquet ciré. Nous sommes tout de même entre gens convenables. Puis c'est la désalpe dans les salons du bas pour une petite sauterie. Oh, une sauterie très convenable, même si la Société doit penser à rajeunir. «Sans subventions, il nous faut aller de l'avant», rappelle Jean-Marc Brachard, qui bat le rappel pour trouver de nouveaux adhérents. Des membres motivés, venus de nouvelles générations si possible. Jean-Marc n'est pas le seul à connaître ce problème. C'est la quadrature du cercle pour les sociétés savantes actuelles. Comment aller de l'avant dans un XXIe siècle qui s'en détourne? Et de quelle manière s'adapter sans pour autant se dénaturer?

Pratique

«L’œil du vampire, Sylvie Fleury», Palais de l'Athénée, 2, rue de l'Athénée, Genève, jusqu'au 31 octobre. Tél. 022 310 41 02, site www.societedesarts.ch Ouvert du mardi au vendredi de 15h à 19h, le samedi de 14h à 18h. Photo (DR): Sylvie Fleury (au centre) et compagnie. 

Cet article remplace celui prévu sur l'exposition Jean-Pierre Saint-Ours du Musée d'art et d'histoire. Attendue depuis trente ans, cette rétrospective dure jusqu'au 31 décembre. Je reporte donc l'article jusqu'au mardi 29 septembre. Contrairement à Shiva, je n'ai que deux mains. 

Prochaine chronique le samedi 26 septembre. Berne se penche sur Toulouse-Lautrec et la photographie. Une réussite plus que moyenne.

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