Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Stéphane Dafflon installe ses triangles blancs chez Xippas

Crédits: Annik Wettter/Galerie Xippas

Ce n'est pas une vedette de l'art contemporain. Il n'en s'agit pas moins d'un nom connu. Quand il a publié en 2007 aux Presses du Réel son livre sur Stéphane Dafflon, Jeff Rian pouvait déjà passer en revue une vingtaine d'expositions personnelles et d'innombrables participations à des collectives. L'artiste avait alors une petite trentaine. Le Fribourgeois a été présent depuis au Mamco en 2009. On l'a souvent vu ailleurs en Suisse et à l'étranger. Il arrive maintenant chez Xippas, à Genève. Une première chez l'un des galeristes les plus éparpillés de la Planète. 

Dafflon a comme de coutume investi les lieux, avec cette fois des oeuvres blanches liserées de couleurs vives. Un décor. «On n'échappe pas au décor. C'est une idée qu'il faut accepter. Les toiles présentées ici font partie d'un travail commencé en 1997.» Si l'une des deux pièces du nouvel espace de Xippas donnant sur la rue des Bains conserve une présentation classique, montrant notamment un triptyque d'une taille presque acceptable chez soi, l'autre partie se compose en réalité d'une seule création, dont les tableaux triangulaires forment chacun une composante.

L'ordinateur, pour commencer

«J'ai mis peu de choses», poursuit Stéphane Dafflon, qui s'exprime volontiers avec peu de mots. «Je voulais donner une idée de torsion, de vibration et de perception, avec le moins d'effets possibles.» Le visiteur part donc du triangle équilatéral numéro 1, dont les bords recouverts de tons francs (rouge, noir jaune) se poursuivent sur un segment du côté suivant. «Je modifie ensuite la longueur des lignes de retour. Il y a un progressif travail de renversement. L'ultime triangle, sur la dernière paroi, se retrouve donc accroché dans l'autre sens.» 

Stéphane Dafflon commence par travailler à l'ordinateur. «Si ce que je fais peut sembler simple, c'est aussi construit.» Il existe pour lui une donnée de départ, le local d'exposition. «Les formes doivent réagir à un lieu.» Il fallait ici tenir compte de cinq murs, portant au final chacun un tableau. De la colonne centrale, aussi. «Je suis intervenu sur elle, d'où tout dépend, en la bordant aussi de lignes créatrices de tensions.» Intervention manuelle. L'artiste travaille bel et bien avec un pinceau, dont les traces sont rendues invisibles. Le spectateur tient enfin un rôle actif. En se déplaçant, il va peu à peu découvrir en trois dimensions le projet de Stéphane Dafflon.

Des éléments qui deviendront autonomes

Nous sommes dans une galerie. Les oeuvres sont donc à vendre. Il semble douteux que le même acquéreur reparte avec l'ensemble. Une réalité admise sans peine par l'auteur. «Il y a deux étapes. Après leur participation à un ensemble, au moment de l'installation, chaque pièce devient autonome. Elle va mener sa propre vie. Leur propriétaire en fera ce qu'il voudra.» D'où l'importance de documenter ce qui constitue d'une certaine manière une création éphémère (même si une exposition dure plusieurs mois). Stéphane montre des photos. Il y en a beaucoup. De certaines appropriations de lieu, peintes à même le mur, il ne reste d'ailleurs que ça. Des souvenirs. Des images. 

Mais comment Dafflon en est-il arrivé là? Il y a eu la formation à l'ECAL, où il enseigne aujourd'hui. «Cela n'a pas été avec ma candidature à Genève, où je vis maintenant. J'ai été accepté à Lausanne, juste avant la nomination de Pierre Keller. J'y ai fait mes classes sous son règne.» L'idée était de faire de la peinture. «Une idée un peu dissidente à l'époque, où le grand chic était de travailler la photo ou la vidéo.» La peinture incarnait une sorte de tradition. «Une continuité que je ne renie pas. C'est la première forme d'art que j'aie vue dans ma vie.» Restait à trouver la forme que le débutant voulait lui donner. «J'ai mis en place un langage grâce à un processus progressif de simplification.» On voit aujourd'hui le résultat. Des aplats. De couleurs franches. Un jeu avec l'espace «utilisé comme un écrin.».

Un mode très propre

Tout cela peut sembler très propre. Très suisse, dirait-on à l'étranger. Stéphane Dafflon se place dans la suite d'un certain «art concret» alémanique, de Max Bill à Fritz Glarner. «L'idée de propre accentue l'efficacité de ma recherche. Et puis il y a à la base l'ordinateur, qui enlève toute expression personnelle. Pour moi, la netteté des lignes est importante.» Il se trouve cependant des différences avec les Zurichois d'antan. «Je produis bien sûr un art concret, mais il n 'y a rien chez moi de mathématique.» Effectivement! Le regard note même une certaine fantaisie des formes, volontiers capricieuses. En tout cas sinueuses. Nous ne sommes pas dans le «néo-géo», toujours bien carré. Stéphane Dafflon propose des parcours parlant aux sens, et non à l'esprit. Une exposition comme celle de la galerie Xippas constitue du coup une expérience oculaire. Ai-je bien vu? Mais que suis-je au fait en train de voir?

Pratique

«Stéphane Dafflon, Turnover», galerie Xippas, 61, rue des Bains, Genève, jusqu'au 7 mai. Tél. 021 321 94 14, site www.xippas.com Ouvert du mardi au vendredi de 14h à 19h, le samedi de 12h à 17h.

Photo (Galerie Xippas): L'espace de la rue des Bains, revisité par Stéphane Dafflon.

Prochaine chronique le samedi 2 avril. Le British Museum montre les aquarelles romaines de Francis Towne, mort en 1816. Une petite révélation.

 

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