Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/ Stéphane Barbier-Mueller montre sa collection numismatique

Crédits: Olivier Currat/DR

Tout ce qui brille est en or. Du moins ici. Stéphane Barbier-Mueller présente au musée familial de la rue Calvin sa collection de monnaies et médailles françaises. Une des plus complètes qui soient. L'exposition est accompagnée d'un livre scientifique d'une rare somptuosité (à tranche dorée, bien sûr!), où les pièces brillent sur fond noir. «J'hésite à le donner aux amis de passage», avoue le collectionneur genevois. «J'ai peur qu'il les encombre par son poids.» 

Un tel ensemble constitue une œuvre en soi. Il faut pour la former non seulement de l'argent, mais du temps, de la persévérance et un goût certain pour l'Histoire. Autrement dit de la culture. Un cocktail devenu rare. Les seuls mots «amateur distingué» semblent aujourd'hui d'une autre époque. Voilà qui donne envie de discuter avec Stéphane Barbier-Mueller de la genèse d'une collection dont le catalogue ne constitue pas la pierre tombale. Il y a eu un nouvel achat, au moins, depuis sa récente publication. Une médaille napoléonienne difficilement trouvable, frappée en Allemagne. «Je ne pouvais pas ne pas l'acheter!» 

Comment les choses ont-elles commencé?
A Paris, au Louvre des Antiquaires, un peu par hasard. J'ai acheté un un double louis d'or. La finesse du portrait de Louis XVI m'avait séduit. Il faut dire que je suis fasciné par l'Histoire. Tout s'est ensuite fait peu à peu, au début presque à mon insu. Je pense avoir hérité de mon grand-père et de mes parents les gènes du collectionneur. 

Le champ que vous désiriez couvrir a-t-il changé avec le temps?
Oui. Au départ, je m'intéressais seulement aux monnaies françaises. Et encore! Pas à toutes. Il fallait qu'elles se montrent véritablement figuratives. Ce n'est le cas que depuis Louis XII, mort en 1515. Je m'arrêtais aussi à Louis XVI, guillotiné en 1793. Mais j'aime les ensembles. Je ne pouvais pas me fixer des limites aussi étroites. 

C'est à dire.
D'un côté, je suis remonté jusqu'à l'Antiquité, avec des pièces gauloises du temps de Vercingétorix. De l'autre, j'ai poursuivi jusqu'à Napoléon III, déposé en 1870. J'ai inclus les médailles, qui se développent surtout après le début du XVIIe siècle, avec Henri IV. Côté métal, j'en suis par contre resté à l'or, avec quelques exceptions pour le platine. Un métal plus rare. Le platine a été utilisé par les Russes pour frapper des médailles dès 1830. Les Français ont suivi. 

A quel rythme avez-vous effectué vos acquisitions?
L'ensemble que vous voyez s'est fait sur vingt ans. Les débuts sont restés lents. Puis il y a eu accélération. Il faut dire que la France, pays riche, a produit une quantité incroyable de pièces d'or. Elle offre du coup un champ presque illimité. Je me montre exigeant sur les états de conservation. Il me faut la bonne pièce, avec la bonne frappe, le «fleur de coin» constituant le rêve absolu. La rareté joue cependant aussi. Il faut parfois faire des concessions. Il y a enfin l'Histoire. Je préfère bien sûr la médaille reflétant un événement important. Un traité de paix, c'est mieux qu'un mérite agricole! 

Il faut donc parler d'une collection cultivée.
Franchement, je le crois. Je suis attiré par ce que je connais. La France d'abord. La Russie ensuite, dont le destin me passionne. Mais il devient coûteux de s'intéresser à la numismatique russe. La concurrence se révèle ici énorme, avec les records de prix que cela suppose. Je me vois en revanche mal acquérir des pièces anglaises. Il me manque le socle historique. Idem pour l'Italie, pour laquelle existe pourtant l'attrait de Venise. On ne peut pas non plus tout acheter. Je fais des exceptions suisses. Soleure, pour des raisons familiales. Berne, qui a produit de très belles pièces. Genève enfin, qui a vu travailler les Dassier père et fils. 

Collaborez-vous avec un marchand?
J'ai énormément bénéficié des conseils d'Alain Baron, qui m'ont permis de constituer cet ensemble sans égal. Il faut dire que la numismatique reste un domaine dangereux. Il existe pas mal de faux. Cela me fait peur. Il m'arrive cependant de miser en vente publique. Pas chez Christie's ou Sotheby's. Ce sont de domaines que de telles multinationales ne couvrent pas. Il existe des maisons spécialisées. Je demande alors conseil à Alain Baron. C'est mon interlocuteur. Je ne vois pas avec qui d'autre je pourrais du reste parler de certaines médailles, si ce n'est peut-être avec mes parents. 

Vous ne connaissez donc pas d'autres collectionneur de monnaies?
Pas vraiment. Je n'ai guère non plus de relations avec les gens de musée. 

On le constate au Musée Barbier-Mueller. Les pièces demeurent petites. Cela engendre-t-il une frustration par rapport à un art comme la peinture?
Un peu. L'autre manque est de ne pas pouvoir les voir toute la journée, comme on aurait un tableau sous les yeux. D'où le livre actuel. Il a permis de procéder à des agrandissements magnifiques, auxquels les œuvres reproduites résistent très bien. La qualité du travail des artisans anciens était extraordinaire. Il n'y a aucun défaut. 

Comment avez-vous conçu cet énorme livre?
Sur le long terme. Nous sommes partis du dossier scientifique qu'établit sur chaque pièce Philippe Veuve, un collaborateur de NGSA. C'était une base solide. Toutes ont été photographiées à nouveau. Il fallait que les images atteignent le niveau d'un véritable ouvrage d'art. Je dois dire qu'Olivier Currat a ici fait du beau boulot. Restait enfin à rendre l'ensemble consommable. Mon goût de l'Histoire m'a fait demander à des spécialistes des textes sur chaque époque envisagée. Il est plus facile pour un lecteur de regarder les pièces une fois replacées dans un contexte.

Pratique

«Monnaies – Objets d'échange dans les collections Barbier-Mueller», Musée Barbier-Mueller, 10, rue Calvin, Genève, jusqu'au 30 octobre. Tél. 022 312 02 70, site www.barbier-mueller.ch Ouvert tous les jours de 11h à 17h. «Monnaies et médailles d'or de l'histoire de France, Le cabinet numismatique de Stéphane Barbier-Mueller», ouvrage collectif, aux Editions Somogy, 494 pages. L'ouvrage reflète la totalité de la collection, soit environ 300 pièces, dont le musée ne présente bien sûr qu'une petite partie.

Phhoto (DR): La couverture du livre, avec une médaille de Louis XIV, fragment.

Prochaine chronique le mercredi 23 mars. Une rocambolesque affaire d'antiques saisis entre Genève et Rome. Je ne vous en dis pas davantage. 

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