Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Sotheby's a transporté mardi ses pénates à la rue Diday

Crédits: Sotheby's

J'avais récemment lu la nouvelle dans un quotidien genevois. L'article y occupait toute une page. Je vous rassure tout de suite. Il ne s'agissait pas du très social «Le Courrier». La journaliste y décrivait en effet le déménagement de Sotheby's Genève du Beaurivage au 2, rue Diday comme un événement capital. La multinationale quittait son «écrin historique» pour se lancer dans l'inconnu. Ou presque. Or, soit dit entre nous, il me semble qu'un sous-sol d'hôtel aménagé ne constitue guère un écrin, même si Sotheby's vend surtout chez nous des bijoux... 

C'est mardi soir qu'avait lieu l'inauguration, qui marque plus ou moins les 40 ans de Sotheby' dans la ville. La firme continuait en 1976 son irrésistible expansion territoriale, commencée en 1964 par l'acquisition de Parke-Bernet à New York. La France lui restait alors fermée, du moins pour les ventes, par une législation séculaire. Genève faisait, si j'ose dire, bien dans le tableau. Le premier lieu occupé se trouvait rue de la Cité, avec une double arcade donnant sur des arrières-boutiques sans fin. C'est là que j'ai vu pour la première fois Simon de Pury. Il travaillait sous les ordres d'un Anglais, qui démarchait avec virtuosité. Il s'agissait autant, sinon plus, de trouver à Genève des vendeurs que des acheteurs, la marchandise partant pour l'essentiel sur Londres.

Les bijoux de la duchesse 

En 1987, alors que Sotheby's s'installait au Beaurivage (1), a eu lieu sa première grande affaire. C'était celle des bijoux de la duchesse de Windsor, morte l'année précédente, qui avait toujours eu un cœur de pierres. La vente a eu lieu à Genève, après un battage médiatique sans précédent. L'histoire d'une aventurière mettant le grappin sur un benêt supposé devenir roi avait été transformée par le staff publicitaire en une sublime histoire d'amour. La vente rapporta encore bien davantage qu'espéré. Elle fixa la ligne de conduite genevoise tant de Christie's que de Sotheby's. Des bijoux ou des diamants blancs, roses ou bleus à 25 millions ou plus. De l'horlogerie avec tant de complications qu'il en devient presque difficile de juste lire l'heure.

Il est possible qu l'on assiste aujourd'hui à une légère diversification, avec l'arrivée dans les locaux plus spacieux, ou du moins plus cohérents de la rue Diday. Sotheby's y remplace comme de juste une banque. L'immeuble reste une belle construction des débuts du XXe siècle, conçue dans un goût germanique assez étranger à la ville. On se croirait plutôt de l'autre côté de la Sarine, avec ce rococo sage typique de l'ère de Guillaume II en Allemagne. Du décor d'origine, il ne reste presque rien. Un bout de stuc perdu au rez-de-chaussée. La rampe d'escalier en ferronnerie.

Une grande salle d'exposition 

Les bureaux modernes ont du coup pu se voir balayés au premier afin de créer une salle d'exposition au premier étage. Il y avait mardi soir les bijoux d'usage. Ils ne sont ni de mon goût, ni de mon ressort même si la broche de Jean Schlumberger de 1973, avec un énorme saphir jaune au milieu, constitue de tout évidence de l'art. Plus des tableaux, tout de même. Un magnifique Baud-Bovy genevois des années 1880, aux couleurs éclatantes. Un zeste de peinture ancienne avec une toile mythologique (l'enlèvement d'Hélène?) donnée au rarissime peintre huguenot du XVIIe siècle Isaac Moillon (2) Et enfin, pour faire chic et cher, un paysage d'iceberg signé Gerhard Richter. Il se voyait estimé entre 8 et 12 millions de je ne sais plus trop quelle monnaie. 

Les gens se pressaient sagement pour voir ça, ou plutôt afin de parler tranquillement devant. Il régnait partout ce que les Anglo-saxons nomment «the sweet smell of money». Public d'un certain âge, avec plein de femmes encore jeunes, ou toujours jeunes. En bonne maîtresse de maison, Caroline Lang passait d'un groupe à l'autre. Il y avait des embrassades dans l'air, comme si on ne s'était pas revu depuis cent ans. Un peu à boire. Un rien à manger aussi. Nous restions entre personnes bien élevées, et donc sans gloutonnerie. Les invités allaient. Venaient. Partaient. Et à bientôt, aux prochaines ventes! 

(1) Mon souvenir le plus clair des années héroïques du Beaurivage demeure le lapin domestique dans le bureau de Marie-Thérèse de Brignac.
(2) La peinture ancienne se vendra à Paris. Pour le Richter, j'ai oublié de regarder.

Photo (Sotheby's): Le dessin créé afin de visualiser le nouveau lieu.

Texte intercalaire.

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