Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Six sages vont plancher sur le futur MAH. Voici ce que je pense d'eux

Crédits: Keystone

Je vous avais annoncé avant terme le nouvel épisode de la saga. Il a eu lieu le 20 juin au Palais Eynard. Je n'étais pas à Genève et je ne faisais pas partie des invités. Et pour cause! Il s'agissait d'annoncer l'avenir du musée d'art et d'histoire (MAH), dont je vous avais brossé les grandes lignes grâce à quelques fuites. Sami Kanaan a donc bien expliqué ce lundi-là qu'un comité de six sages, trois hommes et trois femmes, plancherait sur un projet de solution. Aucune issue ne se voyait exclue, du déplacement total des activités du musée dans un bâtiment à construire quelque part (PAV ou Praille-Acacias-Vernets?) à la simple rénovation de l'édifice actuel de Camoletti, inauguré en 1910. Le délai laissé à cet aréopage est juste plus long que je ne l'avais dit. Deux ans et non pas un seul pour palabrer. Voilà qui retarde d'autant plus les choses... 

Mais qui sont au fait ces gens? Il y a d'abord Jacques Hainard (1). L'homme, qui a réinventé la mise en scène de l'ethnographie au MEN neuchâtelois, avait été appelé après sa retraite au chevet du MEG local. L'institution avait été mise KO par le règne de Ninian Hubert van Blyenburgh. Il s'agissait de «ramener la bonne humeur» selon Hainard, qui ressemble effectivement à un jovial maître-queux. Mission réussie, même si l'actuel MEG, refait de fond en comble (ou plutôt de cave en sol) semble bien statique sur le plan des collections permanentes. Notons qu'il eut été plus simple de lui demander son avis quand il était encore à Genève, au lieu d'aller le chercher dans ses montagnes neuchâteloises. On aurait ainsi gagné du temps en parlant de muséographie avant de s'attaquer à une architecture ne constituant jamais que son enveloppe.

L'avis du Louvre 

A ses côtés, Roger Mayou. Un homme plein d'humour, mais d'un caractère plus difficile. Le Fribourgeois a de l'expérience. Depuis longtemps directeur du Musée de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, il est parvenu à en faire quelque chose de nouveau. Ce tombeau pharaonique version béton, enterré dans une colline sous le CICR, a été repensé par trois architectes. Un par continent puisqu'il y a là l'Afrique, l'Asie et l'Amérique du Sud. Le lieu a rouvert en mai 2013, après des années de projets d'avenir puis de chantier. Autant dire que l'homme a derrière lui une aventure menée à bien. Un coup d'audace que d'aucuns jugent très réussi. 

Et le reste? C'est là, à mon avis, que les chose se gâtent. Un de mes confrères a parlé de «gratin» à propos des quatre autres têtes pensantes. Je suis d'accord, si mon collègue se souvient qu'un gratin se compose de patates chaudes. Tout commence en effet très mal avec Jean-Luc Martinez. Le directeur du Louvre a déçu depuis sa nomination en avril 2013. La gigantesque institution accumule les faux pas. Fermetures de salles. Projets fumeux. Acquisitions trop chères. Problèmes de personnes. Et j'en passe. On a aujourd'hui l'impression que le Louvre n'est plus qu'un MAH en (beaucoup) plus grand. Certains parlent même de «grounding». 

La (mauvaise) expérience de Lyon 

Que dire de la suite? Je ne connais pas Fanni Fetzer, à la tête du Kunstmuseum de Lucerne depuis 2011. On ne parle plus aujourd'hui de l'institution comme au temps de Jean-Christoph Ammann, dans les années 1970. Disons au moins que la directrice sait ce que représente le fait d'occuper un bâtiment dessiné par Jean Nouvel. Il y a déjà eu des travaux de réfection. Notons aussi que le Kunstmuseum reste avant tout voué à l'art moderne et contemporain. Ce n'est pas la vocation première du MAH, mais plutôt celle d'un Mamco qu'il s'agit aujourd'hui non pas de doublonner, mais au contraire de soutenir. Or le BAC (ou Bâtiment d'Art contemporain) a lui ausi besoin de travaux.

Vouée aux musées dits de société, Hélène Lafont-Couturier m'inspire les plus grandes craintes. Elle a commencé par le Musée national de l'Histoire de l'immigration parisien, à la Porte dorée. Un superbe palais Art Déco, mal repensé comme lieu de repentance après le colonialisme. Après avoir quitté un bateau prenant un peu trop d'eau en 2009, elle a passé à la tête du Musée des Confluences de Lyon (MC). Un machin qui a fini par ouvrir fin décembre 2014 en catimini. Il faut dire que les coûts de construction, apparemment incontrôlables, avaient quintuplé. On ne peut pas dire qu'il s'agisse là d'un joyau architectural. Quant à la muséographie, elle laisse pantois. On ne sait au fait pas très bien de quoi on parle au MC, même si certaines expositions s'y révèlent réussies.

Les idées d'Amsterdam 

La dernière personne retenue est Martine Gosselink, du Rijksmuseum d'Amsterdam. Le lieu a lui aussi ouvert (ou plutôt ici rouvert) dans la douleur et sans trop de respect du budget. Cette rénovation lourde a fini par revenir à environ 400 millions d'euros. Ce n'est pas la faute de la conservatrice, qui joue ici les Madame Propre. Il s'agit de la grande spécialiste du politiquement correct. On sait qu'elle a fait changer les titres de tableaux jugés «offensants». Précisons que l'historienne a aussi monté fin 2015 pour son institution l'exposition «L'Asie à Amsterdam», qui a reçu un accueil enthousiaste tant pour la qualité des œuvres qu'en raison de l'acuité du propos. 

Voilà. Je suis peut-être moins chaleureux que les médias romands. Tant pis! De toute manière, leur enthousiasme me semble souvent de commande. Nous sommes à une époque de «youpiisme». J'ai parfois l'impression de voir applaudir des petits lapins en peluche ayant une pile Duracell dans le fondement... 

P.S. J'aurais deux questions pour terminer. Un, que devient Jean Claude Gandur? Il semble évaporé dans la nature depuis la votation du 28 février, qui vient par ailleurs de valoir au MAH le prix de la meilleure "Genferei" de l'année. Deux, combien a coûté le départ de Laurence Madeline, qui donne l'impression d'avoir nécessité de longues tractations? Une chose paraît sûre. Par rapport à un maigre salaire de conservatrice en France, la dame a dû toucher le "jack pot".

(1) On pourra parler un jour de Palais Hainard.

Photo (Keystone): Jacques Hainard, le retour. Le MAH après le MEG.

Ce texte intercalaire accompagne celui sur le nouveau Musée des beaux-arts de Lausanne en préfiguration.

 

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