Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Silvia Bächli revoit à sa manière le Musée Barbier-Mueller

Crédits: Steeve Iuncker Gomez

C'est une mode. Il ne faudrait pas qu'elle devienne une habitude. Médiatiques, les résultats se révèlent rarement bons. En conviant un écrivain, plus rarement un artiste, à jouer au commissaire d'exposition, le musée prend le risque d'un échec, ou pire encore d'une platitude. Mon dernier bon souvenir de correspondance entre un homme et une présentation d’œuvres anciennes remontait ainsi à 2014. Philippe Djian avait alors revisité les réserves du Louvre sur le thème du voyage. C'était sensationnel. Et pourtant, je trouve les livres de Djian affreux. Comme quoi... 

Le Musée Barbier-Mueller vient d'inviter Silvia Bächli à procéder au même exercice avec son fonds, riche de plusieurs milliers de pièces. La Bâloise n'est pas une inconnue pour la famille. Thierry Barbier-Mueller fait partie des fans de la dessinatrice, par ailleurs vue au Mamco et qui se retrouve régulièrement présentée à Genève par Pierre-Henri Jaccaud à la galerie Skopia. La femme a pu se promener, le portable à la main, pour photographier Elle a fureté. Humé. Associé dans sa tête masques et sculptures. Formé ensuite des groupes. Pour elle, il s'agissait de renouer avec une certaine forme de magie. Il y a quarante ans, la débutante déambulait sans rien comprendre dans les salles, alors surchargées, du Musée de l'Homme à Paris ou du Völkerkundemuseum de sa ville natale. Celui-ci est devenu depuis, grâce au politiquement correct, le Museum der Kulturen. Un endroit aujourd'hui aussi vide que prétentieux.

Ethnographie et dessins 

Le résultat de ses cogitations peut aujourd'hui se découvrir au rez-de-chaussée et sur la mezzanine du musée. Il y a là une soixantaine d’œuvres, venues de tous les horizons, et une vingtaine d'aquarelles de sa main. Il lui a fallu voir petit. Un dessin de Silvia Bächli se révèle volontiers immense, à la mesure de l'art contemporain. Certaines pièces exotiques sont isolées dans des vitrines. L'ancêtre éthiopien prend de la place, tout comme la figure de poteau des Iles Salomon ayant appartenu à André Breton et à Charles Ratton avant de faire partie des collections Barbier-Mueller. D'autres forment en revanche désormais des couples, voire de petites tribus. C'est le cas, sur la mezzanine, pour une suite de figurines des Cyclades ou d'Anatolie. L'exposition fait en effet beaucoup voyager dans le temps comme dans l'espace sous le signe d'une «pré-histoire». Parmi les actuels pays représentés, j'ai aussi bien noté l'Alaska que le Burkina Faso, la Suisse (un masque de carnaval) ou le Japon. 

Il fallait quelques audaces dans cet accrochage où il m'a semblé reconnaître dans l'élégance de la mise en scène et des éclairages la main de Nicole Gérard. J'en citerai deux. Dans le corridor, les masques sont présentés côté verso. A moins de se contorsionner, le visiteur n'en voit que la face normalement cachée, celle qui touche le visage. C'est intriguant. Cela dit, même si je veux bien que l'envers vaille parfois l'endroit, je trouve la chose un peu conceptuelle pour moi. L'autre coup de culot est de reconstituer dans la plus petite des salles une partie de la réserve du patriarche Josef Müller dans sa maison de Soleure, la «Schanzermühle». C'est un invraisemblable entassement d’œuvres africaines, mêlées de livres et de valises. Cette installation m'a immédiatement fait penser à la restitution à Beaubourg du bureau d'André Breton, fantaisie débridée en moins. Tout est ici rangé par catégories et il n'y a ni peintures surréalistes, ni objets 1900.

N'oubliez pas le sous-sol! 

Très réussie, l'exposition se double d'un mince catalogue au format de livre de poche. Il s'agit d'une sorte d'objet où Silvia Bächli a rangé les photos (à mon avis pas très bonnes) qu'elle a faites dans les réserves. Il contient aussi une série de textes courts, mais denses. L’œil du marchand, qui finit par susciter un consensus, y est abordé tout comme le rôle esthétique de l'anthropologue et du scénographe. La plupart de ces écrits se révèlent lisibles, à l'exception de la décoction très universitaire (si vous voyez ce que je veux dire) de Daniel Kurjakovic. Le plus intéressant m'a semblé la contribution d'Alain-Michel Boyer. Faut-il comprendre une œuvre africaine pour avoir le droit de l'apprécier? Vaste question, qu'il faudrait encore amplifier. Que nous reste-t-il aujourd'hui des concepts de l'art chrétien occidental du Moyen Age? 

La proposition, comme on dit en art contemporain, de Silvia Bächli ne doit pas faire oublier au public que le musée offre dans ses caves plusieurs sélections plus classiques de pièces du musée. Elles se révèlent d'une prodigieuse qualité. Sur fond vert, ce sont des sculptures congolaises. La crème de la crème. Sur des murs bleus, la Papouasie. Des objets magnifiques revendus il y a quelques décennies par des musées allemands de l'Est ou hongrois. Le rouge sert d'écrin à l'archéologie préhistorique. La Roumanie peut ainsi tendre les bras à la Grèce et à l'Anatolie. Le violet fait enfin ressortir l'or des bijoux indien des XIXe et XXe siècles. Un ensemble prodigieux qui avait été montré à Toulouse en 2004.

Pratique 

«Arts lointains si proches dans le regard de Silvia Bächli», Musée Barbier-Mueller, 10, rue Calvin, Genève, jusqu'au 28 octobre. Tél.022 312 02 70, www.barbier-mueller.ch Ouvert tous les jours de l'année de 10h à 17h.

Photo (Steeve Iuncker Gomez): Vue d'ensemble de l'exposition du Musée Barbier-Mueller.

Prochaine chronique le jeudi 29 mars. Le Palazzo Reale de Milan se penche sur la mode italienne de 1972 à 2001. Regard sur un proche passé.

 

 

 

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