Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Saint-Ours, une exposition née dans la douleur

Ouf! Cette fois-ci, nous y sommes. L'exposition a bien lieu. J'ai l'impression d'avoir toujours entendu parler d'une rétrospective Saint-Ours à Genève. Anne de Herdt doit en avoir évoqué le projet dès la fin des années 1970. Alors conservatrice de ce qui était le Cabinet des dessins du Musée d'Art et d'Histoire (aujourd'hui Cabinet des arts graphiques), l'historienne planchait à l'époque depuis un certain temps déjà ur le sujet. Ce dernier était apparu en 1972, au moment de «The Age of Neo-Classicism» à Londres. Le Genevois avait été inclus dans cette exposition mammouth, faisant depuis référence. Il fallait qu'il devienne prophète en son pays! 

Anne de Herdt a donc porté depuis l'idée, abandonnée, reprise, mise en veilleuse puis finalement programmée pour fin 2015, alors qu'on parlait (on en parler du reste toujours) de fermer le MAH pour six ou sept ans le 31 décembre. Elle se trouvait au pied du mur. Plus moyen de reculer, comme elle l'avait fait en 2013, ne se sentant pas prête. Il y a juste eu un délai de grâce pour le catalogue, voulu «raisonné». Celui-ci ne paraîtra que plus tard, sans doute en 2016. En tout cas avant les Calendes grecques. Notez que ces dernière (qui n'existent donc pas) auraient parfaitement convenu au plus antiquisant des artistes genevois.

Un peintre magnifique 

Je n'irai pas jusqu'à dire que tout s'est du coup opéré dans l'urgence. Vous ne me croiriez d'ailleurs pas. Les choses se sont en réalité déroulées, selon mes informations, dans une guerre de tranchées. Anne était la spécialiste, certes. Mais l'impériale Laurence Madeline, «conservatrice en chef et responsable du pôle beaux-arts» (1), s'arrogeait d'autorité un co-commissariat. Tout s'est donc vu âprement discuté, du choix d'un graphiste à celui des œuvres. Quelques jours avant l'inauguration, Laurence modifiait encore l'accrochage, éliminant nombre d’œuvres prévues. Il faut dire qu'Anne avait voulu mettre beaucoup, beaucoup de choses aux murs, repeints en bleu layette et rouge vif par Philippa Kündig. 

A l'arrivée, l'exposition séduit et déçoit à la fois. Rien à dire d'autre que du bien de l'artiste. Il dégage une force, une personnalité et un talent hors du commun. Jean-Pierre Saint-Ours n'est pas un David genevois, pour reprendre la formule toute faite. Il existe en tant que tel, avec un sentiment préromantique inconnu de son condisciple, une élégance dont ce dernier se voit souvent dépourvu et l'unité manquant à certains David, en grande partie exécutés par ses élèves. On regrette juste que le Genevois ait dû si vite mettre son inspiration historique en sourdine pour vivre de ses portraits, si bien exécutés qu'ils soient quand leur modèle se ne révèle pas trop décourageant. Mais le dessinateur Saint-Ours reste toujours magnifique.

Incohérences d'accrochage

Archi-divisées pour accroître le nombre des cimaises, les salles du rez-de-chaussée conviennent en revanche fort mal à la peinture et au oeuvres graphiques. Jusqu'en 2011, Saint-Ours était prévu au Musée Rath, avec une seconde étape à Montpellier (2). C'était juste avant que le MAH ne soit, allez savoir pourquoi, réservé aux expositions patrimoniales. Les œuvres se révèlent impossibles à éclairer. Leur agencement peut de plus surprendre. Fallait-il vraiment que les deux grandes versions du «Tremblement de terre» soient loin l'une de l'autre, rendant ainsi la comparaison impossible? Etait-il indispensable de mettre les portraits à l'étage, alors qu'on eut pu libérer les salles byzantines, d’autant plus qu'elles seront prochainement vidées pour le «Byzance en Suisse» du Rath? Le parcours actuel semble bien chaotique. Quelques étiquettes supplémentaires sous certaines œuvres ne feraient en outre pas de mal... 

En dépit des retraits de dernière minute, l'actuelle rétrospective donne surtout l'impression d'un manque de place. On a serré sans pour autant concentrer. Il eut été bon au contraire d'élargir un peu le regard avec davantage de pièces de comparaison. On a ici Fabre, qui fut l'ami de Saint-Ours, Vincent, d'origine genevoise, et Ducros pour d'autres catastrophes naturelles. Il eut fallu d'autres gens, dont bien sûr David. Le visiteur sent mal au MAH comment Saint-Ours fut à Rome, de 1780 à 1792, «un peintre des Lumières», pour reprendre le sous-titre de la manifestation. 

(1) Surnommée Lady Gaga au Musée d'art et d'histoire.
(2) A ma connaissance, l’escale au Musée Fabre de Montpellier, où la confrontation eut été passionnante avec François-Xavier Fabre eut été passionnante, a sauté. Trop tard... 

Photo (MAH/Bettina Jacot-Descombes): "La lecture de la fable", 1796. La jeune Madame Saint-Ours et les neveux de l'artiste.

Ce texte accompagne celui sur Jean-Pierre Saint-Ours, qui se trouve immédiatement plus haut dans le déroulé.

 

 

 

 

 

 

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