Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Sabine Weiss et ses portraits d'artistes

C'est une inconnue célèbre. Je m'explique. Tout le monde a vu des photos de Sabine Weiss. Surtout celles prises dans les années 1950. Dans une France congelée par la Crise, puis l'Occupation, tout restait encore vieux, et à nos yeux séduisant. Cette fossilisation permettait le maintien d'une vie populaire réelle. Cette dernière se verra balayée d'un coup par le "boom" économique des années 1960. Ces dernières n'auront pas été "glorieuses" pour tout le monde. 

Née à Saint-Gingolph en 1924, la Suissesse Sabine Weiss est arrivée au bon moment à Paris. Juste après la guerre. Elle, qui avait commencé la photo enfant, semblait bien armée. Encouragée par ses parents, elle était devenue apprentie pendant la guerre au studio de Fred Boissonnas, à Genève. Elle aurait pu tomber plus mal. La débutante a ensuite ouvert dans la ville son propre studio, avant d'aller voir ce qui se passait dans une France libérée. Elle assista ainsi Willy Maywald, surdoué de la mode, qui se faisait un nom en mettant en valeur les robes de Dior.

Les photos "humanistes" 

D'autres genres que la couture ont cependant fait la réputation de Sabine Weiss, qui n'en a pas moins été longtemps sous contrat à "Vogue". Il y a bien sûr ce qu'on a appelle aujourd'hui les sujets "humanistes". Comprenez par là une observation attentive, parfois amusée, de la vie des gens modestes. Naturalisée Française, bientôt mariée à un Américain (elle est née Sabine Weber), l'artiste (elle déteste qu'on lui attribue ce statut) se situe ainsi dans la mouvance de Robert Doisneau, Willy Ronis ou Izis. Mais attention! Elle ne met pas en scène, comme le premier cité, afin de tirer des effets sentimentaux. Il s'agit d'une capteuse d'images. "Je témoigne. J'ai toujours senti le besoin les injustices que je rencontre", devait-elle déclarer plus tard. 

Ce ne sont pas ces clichés, depuis longtemps promus au rang d'icônes, que propose Patrick Cramer dans sa galerie genevoise des Bains. On aurait pourtant pu l'imaginer. L'homme exposé Lucien Clergue comme Charles Weber. Il lui semblait cependant plus logique de montrer certains portraits de peintres ou de sculpteurs réalisés par Sabine Weiss. Une salle entière se voit ainsi dédié à Alberto Giacometti, avec lequel sa compatriote était très liée. Une seule image de mode, avec voilette. L'autre pièce montre en effet Joan Mirò ou Alexandre Calder. Rappelons que les Cramer ont édité le catalogue raisonné des livres illustrés par le Catalan.

Dialogue avec le modèle 

Sabine Weiss est venue à Genève le jeudi 18 septembre pour le vernissage. C'est une toute petite dame, aujourd'hui nonagénaire. Vive. Pétillante. Mais pressée. Il faut absolument qu'elle reparte le lendemain matin. "J'ai du travail à faire." Avec une assistante, tout de même. "Une fille extraordinaire." Des gens se sont déplacés, juste pour elle. Elle qui ne dispose toujours pas la notoriété et la reconnaissance méritées. Si la Médiathèque du Valais, son canton d'origine, lui a consacré une vaste rétrospective l'an dernier, je n'ai ainsi aucun souvenir d'un accrochage définitif à l'Elysée de Lausanne. 

Pris ici entre deux plaques transparentes, les portraits frappent le spectateur par leur discrétion et leur connivence. Sabine Weiss met davantage en valeur les modèles qu'elle-même. "J'aime beaucoup le dialogue constant entre moi, mon appareil et mon sujet." Une attitude pas aussi universelle qu'on pourrait le croire. Certains créateurs visent avant tout à montrer leur talent. Ou leur virtuosité. C'est après tout leur droit.

Un genre aujourd'hui disparu

Il faut dire que Sabine Weiss se situe ici au cœur d'un genre aujourd'hui disparu. Le portrait d'artiste a passionné, au XXe siècle. Des femmes, surtout. Je citerai juste les noms de Rogi André (1905-1970) ou de Denise Colomb (1902-2004). Ont ainsi été fixés les visages qui ont compté, de Georges Braque à Nicolas de Staël, en passant par Maurice de Vlamick, à l'étonnant faciès. Deux noms reviennent souvent. Il s'agit de Giacometti, qui avait la chance de ressembler à ses œuvres (l'aurait-on autant montré s'il avait été petit et gros?) et, bien sûr, de Pablo Picasso. Seul Jean Cocteau doit totaliser davantage de représentations qu'eux. 

Restreinte, mais bien faite, l'exposition de la galerie de Patrick Cramer a quelque chose d'apéritif. Elle donne envie d'en voir davantage. D'approfondir. Il faudrait une fois le grand hommage. Et mieux vaudrait ne pas tarder.

Pratique

"Sabine Weiss, Photographies", Galerie Patrick Cramer, 2, rue du Vieux-Billard, Genève, jusqu'au 31 octobre. Tél. 022 732 54 32, site www.cramer.ch Ouvert le lundi de 14h à 18h30, du mardi au vendredi de 10h à 18h30, le samedi de 10h à 17h. Photo (Sabine Weiss): Giacometti faisant le portrait de son épouse Annette.

Prochaine chronique le lundi 6 octobre. Où en est-on au Musée d'art et d'histoire de Genève? Nulle part...

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