Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Retour sur Dennis Oppenheim après 33 ans

Certaines expositions vous donnent un coup de vieux. Elles ont la qualité (ou le défaut) de vous rappeler des choses qui s'empoussiéraient au fin fond de la mémoire. Ainsi en va-t-il pour l'actuel «Open Oppenheim» à Halle Nord. Cette présentation d'une pièce emblématique de l'Américain Dennis Oppenheim, mort en 2012, replonge les visiteurs dans le Genève du début des années 1980. Une ville qui nous est devenue étrangère, tant elle a changé depuis. 

Que se passait-il alors? Rien, précisément. L'art contemporain demeurait encore timide, sous l'ère du magistrat René Emmenegger. Il y avait bien des frémissements, mais la marmite restait loin de bouillir. L'AMAM avait été créée en 1973. Le but de cette association était de mettre sur pieds un musée d'art moderne. Notez bien l'adjectif. Peu de gens parlaient alors de «contemporain», même s'il apparaissait certain, depuis la Biennale de Venise en 1964, que l'art devenait «pop» et que sa capitale ne se situait plus à Paris, mais aux Etats-Unis. Peu de gens, sauf Adelina von Fürstenberg, qui avait lancé à Genève le Centre d'Art Contemporain (CAC) en 1974.

Une invitation et une proposition 

Tout semblait donc prêt pour un changement progressif, même si les galeries privées demeuraient rares et si le pseudo Musée de l'Athénée continuait à vendre, sous la houlette de Maggy Bondanini, de la peinture classique aux familles bourgeoises. En 1980, l'AMAM, logée au Musée d'art et d'histoire que dirigeait alors Claude Lapaire, s'adressait donc à Dennis Oppenheim pour un projet monumental, présenté dans l'institution, qui achetait la chose. Un encouragement visible. L'artiste américain proposait du coup une gigantesque installation à placer dans Genève. Il ignorait qu'il déclencherait les passions deux ans plus tard. 

Mais qui est Oppenheim (que Wikipedia invite à ne pas confondre avec la Suissesse Meret Oppenheim!). Un figure de ce qui semble alors la modernité. L'homme est né en 1938 à Electric City (c'est près de Washington). Passant d'un mouvement à l’autre, il va du «land art» au «body art», avec des détours par la sculpture. Il figure dans le carnet d'adresses judicieusement rempli de l'AMAM, qui invite volontiers de grosses pointures, dont Andy Warhol et l'alors jeune Marina Abramovic. L'occasion semble bonne à l'invité pour donner sa mesure, c'est à dire sa démesure. Son premier projet pour Genève mesure soixante mètres. La même dimension que l'actuel «Dirty Corner» d'Anish Kapoor dans le parc de Versailles.

Violentes réactions 

Bientôt réduite à quarante mètres, la pièce proposée aurait une triple apparence. Il existerait bien sûr la version statique. L'électricité permettrait à l'ensemble de bouger, comme une œuvre de Jean Tinguely, qui manifeste d'ailleurs la plus grande admiration pour Oppenheim. Les jours de fête, un plan incliné permettrait de tirer des feux d'artifice. On imagine les réactions, surtout en 1982. Avant même que la maquette soit dévoilée, Vigilance, parti d'extrême droite (au populisme proche du Mouvement des Citoyens Genevois d'aujourd'hui), dénonce le complot moderniste. Les habitants du quartier se voient poussés à manifester leur opposition. La chose doitt en effet finir au Parc Bertrand, devant un rideau d'arbres. 

Le jour où le projet fut présenté, René Emmenegger désamorce la bombe. Le monument, intitulé «Launching Structure # 3 An Armature for Projections», restera à l'état d'esquisse. Cette dernière finira dans les collections de la Ville, qui l'a depuis transférée au FMAC. Un endroit où elle va rester des décennies en caisses, avec un joli plan pour tout remonter dans le bon ordre. C'est de là qu'elle a été tirée de son sommeil, au début de l'année, afin de se voir remontée non sans mal à Leeds. De retour à Genève, elle se retrouve pour quelques semaines à Halle Nord, en l'Ile. Les gens la voient de loin, sauf pour des visites exceptionnelles. Il s'agit d'une chose fragile. Il a déjà fallu la restaurer. A Leeds, un visiteur a subi un malaise qui l'a fait tomber en plein dedans. Crac!

La fin rapide d'une idylle 

Faut-il regretter, plus de trente ans après, l'inachèvement du projet? Tout le monde n'aura évidemment pas la même réponse. L'idée d'Oppenheim semble néanmoins un peu folle. On n'ose imaginer les coûts d'entretien de cette masse mobile, avec ce que cela suppose de dépenses électriques, de maintien des rouages et d'entretien du métal... 

Notons en passant que le refus municipal a marqué la fin de l'idylle entre Oppenheim et la Ville de Genève, même du côté des privés. L'Américain avait été montré au MAH en 1980, puis en 1982. La galeriste Marika Malacorda l'avait présenté en 1981, tandis que son confrère Eric Franck (le père de Tatyana Franck, l'actuelle directrice de l'Elysée) l'avait repris en 1983. Par la suite, il n'y aura plus rien, à part une dernière apparition en 1992 chez Marika. Rien avant le Mamco en 1996 et aujourd'hui Halle Nord. Sic transit gloria mundi, comme on disait jadis au couronnement des nouveaux papes...

Pratique

«Open Oppenheim», Halle Nord, 1, place de l'Ile, Genève, jusqu'au 30 août. Tél. 022 418 45 30, site www.fmac-geneve.ch Visible du dehors 24 heures sur 24. Nombreuses animations (à l'intérieur). Le Mamco présente parallèlement d'autres pièces de l'artiste. Photo (FMAC): Une petite partie de "Launching Structure #3, An Armature for Projections" de 1982.

Prochaine chronique le dimanche 19 juillet. Retout à Venise. La Fondation Peggy Guggenheim montre les deux frères Pollock, Charles et Jackson.

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