Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Remise à flots pour l'Ecole de chimie

Les étudiants, qui appartenaient en fait à la Faculté de Lettres, en parlaient il y a quelques années comme d'un "quart monde universitaire". Il faut dire que l'ex-Ecole de Chimie, édifiée entre 1877 et 1879, avait beaucoup perdu de sa superbe. Une surélévation l'avait modifiée en 1937. Des réaménagements successifs, particulièrement dévastateurs dans les années 1950, lui avaient ôté de sa "substance", mot affectionné par les actuels restaurateurs du patrimoine. Un incendie catastrophique avait enfin occasionné de gros dégâts en 2008. Comme toujours, ou presque, le remède s'était montré pire que le mal. Les principales déprédations étaient dues aux lances à eau. Très mauvaise pour les peintures murales, l'eau! Pour le plâtre aussi, d'ailleurs. Il se désagrège. 

Il fallait (enfin) faire quelque chose. "Le bâtiment est assez exceptionnel", explique l'architecte Marc Brunn, rencontré aux récentes "Journées du Patrimoine". "Il a été conçu par Henri Bourrit et Jacques Simmler comme un tout. Ces élèves du grand Gottfried Semper, de Zurich, avaient déjà derrière eux la construction à Genève l'Ecole des arts décoratifs, à Cornavin, remise en état il y a quelques années." La destination était cependant différente ici, d'où d'autres sources d'inspiration. "Un ensemble destiné aux beaux-arts supposait à la fin du XIXe siècle une influence parisienne. La science et la technique passaient en revanche pour plus développées dans l'Empire allemand."

Sur un modèle découvert à Bonn 

Nos compères ont donc fait leur grand tour. "Il ont visité beaucoup d'écoles en Allemagne et en Autriche-Hongrie. Celle qui les a le plus impressionnés de trouvait à Bonn. Elle a servi de matrice pour Genève." Le tandem a alors pensé à chaque élément, des boiseries aux patères en passant par les calorifères, insuffisant pourtant dans l'aula vitrée du premier étage. Les étudiants prenaient leurs notes en manteau et gants l'hiver... "Cela devait être magnifique." Et puis, il y avait tout ce qui ne se voyait pas. Une tuyauterie impressionnante. "Il ne faut pas oublier que les expériences se faisaient avec des produits aux émanations nocives. Il fallait penser aux évacuations." 

De tout cela ne subsistent en fait que les façades, la cheminée ("qui a été amputée d'un tiers et privée de son campanile"), un hall et un escalier à décors de colonnes corinthiennes et de faux marbres. Plus des éléments d'un amphithéâtre, plus évoqué que reconstitué par Brunn + Butty architectes. Il faut en effet dire, sans jeux de mots, qu'il s'agit là d'un cas d'école. Comment respecter les éléments d'origine tout en les adaptant à une fonction moderne et en respectant un budget?

Faux marbres refaits 

Celui-ci peut sembler coquet: 25 millions. Marc Brunn en parle comme s'il avait tout fallu faire à la retirette. "On ne peut pas dire qu'il y ait eu de l'argent à profusion." Il faut dire que les conditions posées par les services étatiques sont draconiens, et donc dévoreurs de capitaux. Bonne en elle-même, l'écologie tend à devenir une religion, avec ce que cela suppose comme dogmes. Que ne ferait-on pas pour économiser ici de l'énergie, alors qu'on a en gaspille tant ailleurs? L'écologie consitue aussi un fromage.

Il fallait aussi une équipe pour restaurer ce qui subsiste de décors. Eric-James Favre-Bulle, de l'Atelier Saint-Dismas, et la peintre en décor du patrimoine Emmanuelle Zem Rohner ont donc réalisé jusqu'à cet été des prodiges pour rendre bonne mine aux faux marbres (il y en a tout de même un peu de vrais). "Nous avons fait le maximum pour garder ce qui était sauvable", explique le premier dans une tenace odeur de peinture. "Il a fallu nettoyer, fixer et compléter. Le moins possible. Certains manques ont été évoqués par une couleur unificatrice satisfaisant l'oeil."

Restauration de luxe à Hermance 

Voilà. Les "Journées" ont aussi permis de voir le travail effectué sur l'ex-Villa Catalonia, à l'entrée d'Hermance, qui abrite aujourd'hui la Fondation Brocher. Parc magnifique. Vue splendide sur le lac. Villa gentillette, qui a bénéficié de traitements conservateurs de super-luxe (1). C'est bien, naturellement. Mais il s'agit là d'un monument modeste, qui a la chance de se trouver dans un pays riche en capitaux et pauvre en vieilles pierres. La France n'arriverait pas à sortir autant de sous de ses poches pour remettre à flots l'une de ses cathédrales gothiques. Elles se trouvent pourtant pour la plupart dans un état alarmant.

(1) On a notamment dépensé une petite fortune pour sauver l'espèce rare de chauve-souris qui logeait dans les combles.

Photo (Centre d'iconographie genevoise): L'école à l'époque. Principale différence, la cheminée est aujourd'hui amputée d'un tiers.

Prochaine chronique le mercredi 1er octobre. Marcel Duchamp est à Beaubourg. L'exposition. Un autre texte sur deux livres importants, parus à cette occasion sur l'homme, est prévu pour le jeudi 2 octobre.

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