Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Rembrandt fait une apparition surprise au château de Penthes

Crédits: DR

C'est un peu tiré par les cheveux. Les Néerlandais célèbrent leur présidence de l'Union européenne, dont la Suisse ne fait pas partie. Ils ont souhaité créé des événements culturels un peu partout. Le Musée des Suisses de l'étranger s'est ainsi retrouvé, à Pregny, avec une exposition «Rembrandt à Genève», où l'artiste n'est bien sûr jamais venu. La présentation des estampes rassemblées depuis 1997 par Jaap Mulders se voit du coup complétée au château de Penthes (qui n'est pas vraiment un château) par un étage voué aux rapports historiques entre notre pays et les Provinces-Unies, puis le Royaume de Hollande. L'occasion de constater que, dans le fond, il n'y en a pas (1). 

Toute blague mise à part, il reste toujours agréable de voir une rétrospective des gravures créées par Rembrandt entre 1628 et les années 1650. La chose suppose cependant de bonnes épreuves des différents états. Ce n'est pas toujours le cas, certains tirages se révélant tardifs, effectués au moyen de plaques de cuivre plusieurs fois retouchées pour leur redonner un peu de «pep». Il y a eu beaucoup d'usures. Pour les quelque 300 pièces exécutées par Rembrandt (les multiples catalogues raisonnés édités depuis 1751 se contredisant joyeusement à leur propos, même si nombre d’œuvres font tout de même l'unanimité), il existe aujourd'hui encore 81 plaques de cuivre. Elles ont passé par bien des mains dès le vivant de Rembrandt, avant de se voir finalement dispersées en 1993 pour le plus grand profit du groupe anglais Artemis.

Présentation thématique

La chose signifie qu'il existe quelques pièces remontant au XVIIe siècle, dont les premiers états, puisque c'est la même plaque qui se voit ensuite retravaillée. Le gros de la troupe date des XVIIIe et XIXe siècles. Le riche amateur Watelet, qui vivait sous Louis XVI, a ainsi fait des éditions très soignées. L'exposition présente, imprimé une génération plus tard, un exemplaire du recueil dit Basan, daté de 1806. A quand remontent les autres feuilles présentées? Mystère. Le catalogue tient davantage de l'album d'images que de l'ouvrage scientifique. Il est permis de le regretter. 

Sur des murs bleu ciel, au deuxième étage de Penthes, les gravures se voient classées par thèmes. Les portraits et autoportraits. Les paysages. Les thèmes bibliques. Les scènes de la vie quotidienne, dont ce jeu de kolf qui serait l'ancêtre du golf. Notons au passage le nombre de mendiants, de gueux et de vagabonds. Le thème est alors international, mais il frappe dans un pays connaissant, au XVIIe siècle, une prospérité jusque là inconnue en Europe. Il retient aussi l'attention dans la mesure où commence alors pour les miséreux le «grand enfermement», dénoncé à la fin du XXe siècle par Michel Foucault.

Des estampes rarement montrées 

Certaines estampes semblent en meilleure condition que d'autres. Je ne fais pas partie des spécialistes capables de distinguer la «superbe épreuve» de la «très belle», puis de la «belle». Il y a cependant clairement des encrages plus noirs que d'autres, des «barbes» révélant un tirage très précoce et des papiers plus ou moins raffinés (2). Plus quelques marques anciennes de propriétaire. J'ai ainsi noté en WE à l'encre brune rappelant la personnalité du Britannique du XIXe siècle William Esdaile. Certaines pièces pâlichonnes ont au moins le mérite d'offrir des sujets méconnus. On voit d'habitude toujours les mêmes Rembrandt, avec «Les trois arbres» (qui sont là) ou «Les trois Croix» (en revanche absentes). Qui connaît «la Vierge et l'enfant» de 1641, «La fortune contraire» de 1633 ou «Le vendeur de mort aux rats» de 1632? 

Une dernière chose. L'exposition se visite en principe avec une tablette, où Jaap Mulders nous invite vocalement à partager ses enthousiasmes et ses idées. Parmi ces dernières, une domine. Le collectionneur voit en Rembrandt l'ancêtre des «paparazzi». S'il devait renaître aujourd'hui, il serait selon lui photographe. Il est permis de ne pas acquiescer à cette proposition audacieuse. Je ne le ferai donc pas. 

(1) Le seul côté européen, voire mondialisé, de l'exposition est le fait pour le visiteur de se retrouver dans un quartier gangrené par les institutions internationales, dont Penthes reste le seul poumon vert avec la propriété La Fenêtre.
(2) Notons à Penthes la plaque de cuivre du portrait de Johannes Wytenbogoardus et quatre versions différentes, dont une maculature, du portrait de Jean Lutma.

Pratique

«Rembrandt à Genève, Quand les Pays-Bas rencontrent la Suisse», Musée des Suisses dans les monde, 18, chemin de l'Impératrice, Pregny/Genève, jusqu'au 18 septembre. Tél. 022 734 90 21, site www.penthes.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

Photo (DR): Le jeu de kolf. Il s'agit d'une pièce tardive, puisque datée 1654.

Prochaine chronique le mardi 2 août. A la découverte du tout nouveau Bündner Kunstmuseum de Coire.

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