Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Quartier des Bains a fêté ses dix ans. Et alors?

«Moi, je suis venue boire des verres.» Il s'agit d'une image. La vingtaine très maquillée, la fille tient sa bouteille par le goulot. Elle est en meute. Les grappes humaines se multiplient aux Bains, en ce 28 mai. C'est la «nuit» printanière de Quartier des Bains, qui fête ses 10 ans. L'anniversaire est très arrosé, sans qu'on se préoccupe des héros de ce jeudi. «Il fait bien trop beau pour que j'entre quelque part», explique un garçon, à peine décravaté, déboulant de sa banque. «J'ai rarement vu autant de monde dehors et si peu chez moi», s'amuse Pierre Huber. Le galeriste propose il est vrai, avec stanley brouwn (majuscules interdites par l'artiste), une exposition minimale pour le moins exigeante. Son cordon rouge, destiné à filtrer les entrées, reste donc purement décoratif. 

Les Bains célébraient jeudi leur première décennie. Du moins leur association faîtière. Avant 2005, le quartier bougeait déjà, bien sûr. L'élan avait été donné, dix ans auparavant, par l'ouverture du Mamco et par l'arrivée de Pierre, qui occupait alors un espace bien plus vaste. Il me semble que le Skopia de Pierre-Henri Jaccaud avait déjà débarqué de Nyon. Puis une rumeur a enflé. Il fallait «être aux Bains». Charlotte Moser et Guy Bärtschi sont descendus de la Vieille Ville. Blancpain a traversé la plaine de Plainpalais. Patrick Cramer a ensuite quitté Chantepoulet pour occuper une arcade lancée par sa fille. Le Parisien Marc Blondeau se lançait à Genève.

Une fédération pour créer l'événement 

Tout cela restait cependant confidentiel. Seul, le milieu concerné réagissait. D'où l'idée d'une fédération. Les galeries mettaient pour ça la main au porte-monnaie. Impossible d'agir autrement. Le monde de l'art ne fonctionnait plus que par événements: les foires, les enchères et les vernissages communs. Il y a même eu l'idée de créer des oriflammes, qui flottaient non seulement aux Bains, mais ensuite, de manière un peu incongrue, sur le pont du Mont-Blanc. Tout ce qui se voulait contemporain et «arty» allait venir trois fois par an. Plus une. Comme il subsiste en nous un cerveau reptilien, les «portes ouvertes» d'une AGGAM (Association genevoise des galeries d'art moderne), depuis longtemps dissoute, ont laissé leur trace au calendrier. 

Le succès a fait boule de neige jusqu'à l'avalanche. Tandis que de nombreux «squatters» non encore affiliés, se branchaient sur les «nuits» (Red Zone, ID 50...), le public enflait démesurément et de manière anarchique. La rue des Bains est aujourd'hui pleine. Celle du Vieux-Billard aussi, dans une certaine mesure. Il n'y a en revanche personne, à part les aficionados des deux intéressés (Ribordy et Graff Mourgue d'Algue), au boulevard d'Yvoy. Il faut dire que cette artère, un peu décentrée, se révèle aussi joyeuse qu'une rue d'Europe de l'Est avant la chute du Mur. Elle ne comporte en plus aucun bar.

L'endroit où l'on boit et où l'on papote 

Il ne faut en effet pas se faire d'illusions. Les épicentres des Bain ne sont plus, lors des fameux vernissages communs, les grandes galeries à vedettes, mais des endroits ou l'on boit et où l'on papote, que ce soit avec des gens réels ou d'autres, virtuels, au bout d'un portable. Le 28 mai, la foule refoulée par la cour du Mamco se concentrait ainsi à la terrasse du Café des Bains (un endroit où je ne vais jamais) ou celles de Da Tavalino et de Birdie. Impossible de passer son chemin sans se se risquer sur la chaussée. Idem rue de l'Arquebuse, où Next Door, un nouveau venu axé sur le «street art» (des planches à roulettes peintes), a eu le nez de diviser son espace en eux. L'autre partie est l'Alpa Coffee. Qualité suisse, à ce que dit un texte sur la vitrine. 

Quand je vous aurai dit que la fournée actuelle est marquée par l’arrivée aux Bains de Sandra Reccio (qui vient du Port Franc) et par l'ouverture (spasmodique) de Nabab dans une cour du Vieux-Billard, je signalerai encore que la fête populaire se voyait suivie, jeudi, par un dîner plus élitaire. Il se déroulait, sur des invitation très disputées, dans les salles de la Société (pluricentenaire) de l'Arquebuse et de la Navigation. Il fallait ici montrer patte blanche. Vu qui se présentait, j'avoue ne pas être entré, bien qu'ayant bénéficié d'un carton électronique. Je ne saurais par conséquent vous en dire davantage.

Une fête artistique ou un botellon? 

Il faut maintenant s'interroger, comme on le fait à chaque anniversaire rond. L'Association constitue-t-elle un succès? La réponse, en tout cas la mienne, sera double. C'est oui dans la mesure où les «nuits» rythment la vie genevoise en drainant ce monde et l'autre, du moins quand il fait beau. C'est non dans celle où l'art passe au second, voire au troisième plan. Nous sommes plus proches du «botellon» que d'une popularisation de la création contemporaine. Quant au marché, n'en parlons pas. On se demande qui a le courage d'acheter, ce soir-là, même si l'atmosphère se fait plus feutrée dans les galeries. On voyait très bien, jeudi soir, chez Ceysson, à Andata.Ritono ou chez Xippas. Chez une galeriste dont je tairai le nom, il y avait en revanche un passage discret, mais continu. «C'est normal! Les gens me demandent s'ils peuvent utiliser mes toilettes.» Photo (Quartier des Bains): Désolé! C'est vraiment une image prétexte.

Prochaine chronique le samedi 30 mai. Mais que voir, au fait, dans les galeries ds Bains?

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."