Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Près d'un million d'entrées pour les musées en 2015

Crédits: Pierre Abensur

Je dis et je ne dis pas. La Ville de Genève s'est fendue le 9 février d'un communiqué «aux représentant-e-es des médias». On reconnaît là le politiquement correct. Son titre se révèle fracassant. «Fréquentation des musées en 2015: près d'un million de visiteurs». La suite apparaît décevante. Elle reste du genre «on ne vous en apprendra pas davantage.» Le chiffre donné en additionnant les résultats de quinze (1) institutions privées et publiques de la place ne se verra pas décortiqué. «La Conférence des musées genevois ne souhaite pas établir de classement entre ses musées, considérant que ces derniers ne peuvent être comparés uniquement sur la base d'une approche chiffrée.» 

Dans ces conditions, on se demande ce que signifie vraiment le nombre de 970.424. Un nombre par ailleurs discutable. Je me souviens du jour où le directeur d'une institution (privée, je m'empresse de le dire) m'a offert de me dévoiler «les vrais chiffres», ce qui laisse tout de même entendre qu'ils en existe de faux, un peu plus flatteurs. Le compte global, voulu par la Conférence, développe en réalité un objectif officiel. «Il participe de la volonté de renforcer conjointement le statut de la place muséale de Genève». De produire un effet de masse, si vous préférez la chose en langage plus clair. La chose laisse entendre que chaque Genevois est allé, en moyenne, au moins deux fois en 2015 dans un musée. Beau résultat.

La barre des 100.000 

Le communiqué donne une seule piste supplémentaire. Quatre institutions ont dépassé la barre des 100.000. Il s'agit dans le désordre du Muséum d'histoire naturelle, du MEG (dans sa première saison de réouverture), du Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant Rouge et enfin du Musée d'art et d'histoire. Mais celui-ci, si je sais lire entre les lignes, procède aussi à des amalgames. Son résultat, par ailleurs non communiqué, additionne la Maison Tavel, qui marche bien avec les touristes, la maison mère, le Cabinet d'arts graphiques et le Musée Rath, ce dernier étant parfois assez désert. Peut-être faudrait-il aussi y organiser les «afterworks»...

Le taux d'impact 

Voilà. On n'en saura pas davantage, sauf pour la médiation, dont j'ai appris à mes dépens qu'il s'agissait en Suisse romande d'un sujet particulièrement sensible. «La jeunesse étant une préoccupation importante du Département de la culture et des sports de la Ville de Genève, notons que 48.086 accueils ont été réalisés dans les musées municipaux en 2015 dans le cadre des programmes scolaires ainsi que jeune et famille.» 

Il existe heureusement d'autres façon de calculer, même si on ne compte pas quand on aime. C'est ce que j'appellerais le «taux d'impact». Il apparaît sensible chez les petits musées privés. Par rapport à Genève, le MIR, ou Musée international de la Réforme possède une forte connotation identitaire. Dans le noyau dur de la culture élitaire, la Fondation Martin-Bodmer brille d'un singulier éclat dans l'Europe entière. La Fondation Baur, elle, fait figure de référence dans l'univers plutôt anglo-saxon des fans de l'art asiatique. Le Musée Barbier-Mueller a profondément modifié notre perception des civilisations africaines et océaniennes, en les détachant de leur gangue ethnographique. Je n'irai pas jusqu'à affirmer que leur fréquentation importe peu. Mais elle ne m'apparaît pas primordiale, si ce n'est dans certains cas sur le plan financier.

Nombres excessif 

L'ensemble apparaît du coup assez solide, même si les Musée d'art et d'histoire peine à jouer un rôle de locomotive. Quinze, c'est par ailleurs beaucoup. Il ne faut pas augmenter le nombre de créations jusqu'au délire. On sait que Winterthour, qui reste tout de même une petite ville, fait aujourd'hui machine arrière, faute de liquidités, et entend procéder à des jumelages. Elle en totalisait une vingtaine. Le nombre zurichois de 54 musées (en comptant il est vrai le zoo ou, dans un autre genre, les archives Thomas Mann) semble excessif. Il suffit de regarder le dépliant de février 2016. Le lecteur de sait plus trop par quel bout l'empoigner. 

La Suisse compte, je le rappelle pour terminer, le plus haut nombre au monde d'institutions muséales par habitant. Il doit y en avoir en tout passé 1100. Tout le monde sait que c'est trop. Il n'existe pas de public suffisant pour chacun d'eux. Le nombre global augmente encore légèrement sur sa lancée. Le grand «boom» semble pourtant terminé. Il faudra un jour prévoir, et régler de manière intelligente et positive, la décrue. Certaines dents vont grincer... 

(1) Le chiffre de 970.424 ne comprend par définition pas les Conservatoires et Jardin botanique, en plein air et en accès libre. En 2015, le Musée de la Société des Nations était par ailleurs fermé pour travaux.

Photo (Pierre Abensur): Le Musée international de la Réforme a fêté en 2015 ses dix ans d'existence.

Ce texte remplace celui annoncé sur Gilles Caron. Prochaine chronique le jeudi 11 février. Nicolas Lieber à l'Ariana.

 

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