Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE / Pourquoi le Musée d'art et d'histoire va si mal

Vendredi 27 décembre. Quinze heures. Le test. Ma visite au Musée d'art et d'histoire (MAH) commence logiquement par les salles du haut, dites on ne sait trop pourquoi "salles palatines". Faute d'affiches en ville, l'exposition "Konrad Witz et Genève" se voit au moins signalée ici par un grand panneau, découpé contre la porte. "La pêche miraculeuse", bien sûr. C'est un bon dossier, bien fait, sur l'art local autour de 1440. Il y a du monde pour voir ça, Dieu merci. Le bouche à oreille fonctionne apparemment mieux que la médiation culturelle. Tout va bien. 

Tout va-t-il si bien que ça? Faisons le tour de l'étage afin de s'en persuader. Les choses se gâtent vite. La présentation des peintures paraît incohérente. Une généreuse, trop généreuse, publicité avait parlé l'été dernier d'un "nouvel accrochage" dû à Laurence Madeline, responsable du Pôle beaux-arts (notez au passage l'usage abusif du mot "pôle"). Certaines pièces se révèlent bourrées jusqu'à la gueule. D'autres jouent la carte du minimalisme. Peu d’œuvres sont en réalité sorties des réserves. Les bonnes idées de mise en scène restent enfin dues à Paul Lang, prédécesseur de Laurence, quand elle ne remontent pas (comme l'alignement des paysages lacustres de Ferdinand Hodler) à Charles Goerg, mort depuis bien longtemps.

Fermetures multiples 

Restons cependant positifs. Ce jour-ci, à l'heure indiquée, l'étage entier se révèle accessible. Autrement, c'est la "cata". Pas d'entresol. Un écriteau indique qu'il demeure fermé "pour des raisons techniques". Au rez-de-chaussée, trois salles seulement sont visitables. S'il y des armures à foison pour passer le temps, la galerie d'entrée est occupée par une unique sculpture de Jean Tinguely. La solitude des chefs-d’œuvre, sans doute. Le premier sous-sol (près de la l'ex-librairie, dont on annonçait la renaissance pour 2012) pourrait rouvrir "vers 16h30", selon une surveillante. Pour ce qui est du second, mystère... Avouez que cela fait peu. 

Pourquoi ces clôtures? Si j'ai bien compris, faute de gardiens. Alors là, les bras m'en tombent. Je croyais que le musée comptait un effectif global de 250 personnes. Le double de celui dont disposait le directeur Cäsar Menz au début de son mandat, dans les années 1990.

Je dois être naïf. Ce n'est pas de personnel de base (à tous les sens du terme) dont l'institution semble avoir besoin. C'est d'administrateurs, de cogitateurs et de médiateurs. Le MAH tient à laisser une impression de lieu où phosphore la pensée. Serait-ce une illusion? Lors des récentes "assises des musées genevois", ses confrères ont entendu le directeur Jean-Yves Marin, l'actuel directeur, répondre à la question pourtant simple de "quel est votre projet", les trois mots "nous y travaillons." Depuis combien d'années, au fait?

Une année sans progression

C'est là que la chatte a mal aux pieds. Le temps court, et il ne se passe rien. Des amis me demandaient l'autre jour "où on en était" à la fin 2013. Je suis demeuré bien en peine de satisfaire leur curiosité. En douze mois, la situation n'a pas évolué d'un pouce. On planche. On cherche de l'argent. On s'absente. On élude. On fait des réunions. On donne dans l'éthique. On annonce des expositions, qui ne se font souvent pas. On prête des œuvres à tire-larigot. Il faut bien que le musée ait l'air d'exister quelque part.

On nomme aussi des gens, mais sans l'annoncer officiellement. Il semble ainsi que Jean-Luc Chappaz soit maintenant responsable de l'archéologie et qu'Alexandre Fiette ait été titularisé pour une Maison Tavel réduite à l'état larvaire. Mais, après tout, la chose entre dans une logique. Le Cabinet des arts graphiques, dont s'occupe un Christian Rümelin (parfois mis sur la touche par un "burn-out" à mi-temps), a lui aussi été vampirisé. Privé de ses salles comme de son budget, il ne reste rien du fleuron mis en place par Rainer Michael Mason... 

Dans ces conditions, comment demander aux gens de "positiver", comme on dit en mauvaise psychologie? Les conservateurs, à qui l'on reproche désormais d'être des scientifiques, alors que seule compte aujourd'hui la diffusion culturelle (et l'administration, bien sûr), dépriment. Les plus âgés attendent leur retraite (confortable, c'est la Ville). Les plus inventifs sont partis depuis longtemps. Les plus coriaces trouvent encore le courage de lutter contre l'emprise des médiateurs, qui veulent réduire leurs discours à l'état de bouillie pour enfants. Les plus fainéants se retrouvent sans travail, ce qui leur convient peut-être. Un musée peut devenir un oreiller de paresse...

Un mal déjà ancien 

Une de leurs ex-consœurs souligne pourtant combien le mal est ancien. Il remonte au long règne de Cäsar Menz. Il aurait eu "le chic de choisir la mauvaise personne pour la mettre ensuite au mauvais endroit". Certains vétérans en viennent du coup à regretter l'époque de Claude Lapaire, en charge du musée avant 1993, si critiqué à l'époque. Lui au moins "respectait le travail de ses collaborateurs". Et ces anciens du MAH craignent l'arrivée de la Fondation Gandur pour l'Art, après un agrandissement devenu hypothétique. Il faut les entendre. "Jean-Claude Gandur n'est pas un mécène." Point final! 

Tout cela n'offre rien d'encourageant. Faut-il trouver des responsables, alors que les projets d'expositions (Eynard photographe, les photos des collections, Jean-Pierre Saint-Ours...) entrent dans un flou qui n'a rien d'artistique? Deux noms reviennent dans les conversations. Il s'agit bien sûr de Jean-Yves Marin, parachuté de Caen. On lui reproche de manquer d'autorité, de modifier son discours en fonction de ses interlocuteurs et de manquer d'envergure. Il faut dire que le Français donne à baguenauder à ses homologues mal payés de Paris ou de province. Il s'étale ainsi par leurs soins "la bien bonne du Musée d'art et d'histoire de Genève", comme ils raconteraient la dernière histoire belge.

L'unanimité contre elle 

Si Jean-Yves Marin possède encore quelques défenseurs, il n'en va pas de même pour Laurence Madeline. Venue du Musée d'Orsay, la dame fait l'unanimité. Contre elle. Les gens l'accusent à la fois de suffisance (le fameux complexe de supériorité parisien) et d'insuffisance (pour ce qui est de l'ouvrage accompli).

Il faut dire, et je base ici sur de multiples témoignages qu'elle s'accaparerait des projets proposés, sans toutefois les mener à bien. Et ce en dépit de ses titres académiques ronflants, dont les Suisses ne posséderaient pas l'équivalent, faute de cursus universitaire romand. Son seul but serait (conditionnel) d'assurer son pouvoir quand elle est à Genève. Car Laurence voyage beaucoup. Au moins Estelle Fallet, qui s'occupe, elle, de l'Histoire, sait rester en place et attirer les sympathies.

Il me faut maintenant faire venir une troisième personne au banc des accusés. Comment le magistrat, qui est un homme intelligent, sensible, sympathique, intègre, à l'écoute des gens, peut-il laisser les choses déglinguer à un tel point? Sami Kanaan, qui dirige la culture à la Ville, a accepté, puis confirmé, des gens à problèmes. En le sachant. Il ne lui faut pas s'étonner si l'avenir du MAH n'intéresse plus grand monde, à part les Amis du musée, que chaperonne désormais Charlotte de Senarclens, Catherine Fauchier-Magnan ayant jeté l'éponge.

En 2017, les Genevois pourront prendre le train pour Lausanne, où Anne-Catherine Lyon (la bien nommée) met les bouchées doubles pour que naisse "son" bébé. Il se construira, on le sait, sur un quai de la gare. Les Genevois n'auront même pas à traverser la ville.

Un milieu dépressif 

Je terminerai par une citation. Une personne ayant travaillé au musée, recyclée depuis dans le privé, me disait il y a quelque temps la chose suivante. "Je m'inquiète parfois de l'avenir. Je devrai peut-être un jour chercher un autre emploi. Je ne sais pas ce qui me ferait le plus peur, si je devais à nouveau postuler une place au MAH. Ne pas être accepté et manquer d'argent, ou être engagé et me retrouver par là condamné à une perpétuelle dépression."

Photo (DR): Le set de table Musée d'art et d'histoire, illustré par Van Gogh.

Prochaine chronique le mercredi 8 janvier. Quelles seront les douze grandes expositions européennes de 2014? Un choix. Je sais que là je m'avance beaucoup!

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