Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE / Picasso et la télé. Pourquoi pas?

Il a mis du temps à s'y mettre. Comme la plupart des Français, d'ailleurs. Lancée en 1949, la télévision française n'était encore transmise que par 500.000 postes en 1956. Pour les petites gens, l'appareil coûtait bien trop cher. Les intellectuels la regardaient eux d'un mauvais œil, c'est à dire qu'ils ne la regardaient pas du tout. Les programmes n'étaient alors pourtant pas encore branchés sur le tout-à-l'égout. Montés par Jean Prat, "Les Perses" d'Eschyle, une tragédie grecque du Ve siècle av. J.-C., pouvaient passer en"prime time" et créer l'événement en octobre 1961.

Et pourtant... Pablo Picasso vilipendait le nouveau médium. A l'instar de bien des Français, et surtout de ceux qui vivaient comme lui à la campagne, le peintre a fini par s'y mettre. Le photographe Brassaï s'est fait l'historien de cette conversion. "Maintenant, il se passionne pour la télévision. depuis un an et demi, il l'a à la Californie", écrit-il en 1962. En compagnie de Jacqueline, sa seconde épouse, le peintre y regarde de vieux films ("Les enfants du Paradis", "Les trois lanciers du Bengale"...), les actualités, les matchs de catch, des feuilletons historiques et surtout "La piste aux étoiles", une émission de cirque déjà ancienne à l'époque. Gilles Margaritis et Pierre Tchernia l'ont créée dès 1954.

Un instrument éducatif

On pourrait s'étonner, avec les auteurs de l'actuelle exposition genevoise "Picasso et la télé", que l'artiste en ait finalement reçu le contenu populaire. A l'époque, la TV se veut un instrument d'éducation et un outil de recherches. Elle innove tout le temps. C'est à ce moment, par exemple, que Jean-Christophe Averty donne ses lettres de noblesse aux variétés avec "Les raisins verts" (produits par la chanteuse Michèle Arnaud), tandis que les créateurs les plus progressistes se bousculent au générique de l'émission de mode "Dim Dam, Dom" (produite par Daisy de Galard). Mais c'est comme ça! Picasso préfère le tout-venant. Et d'ailleurs, la TV archéologique intéresse apparemment peu les commissaires de "Picasso et la télé".

C'est Laurence Madeline, "conservatrice en chef, responsable du pôle beaux-arts", qui signe cette manifestation de taille restreinte, logée à la promenade du Pin dans le Cabinet des arts graphiques. Il s'agit en fait de ses véritables débuts genevois. Le récent parcours sur "Picasso dans l'objectif de David Douglas Duncan" constituait une reprise. Le ré-accrochage des salles de peintures restait bien partiel et bien timide. On sait que la dame a travaillé à Paris au Musée Picasso. Il lui en reste quelque chose. Elle a ici voulu montrer en quoi les soirées devant ce que le général de Gaulle appelait alors "les étranges lucarnes" ont modifié sa vision.

Retour au noir et blanc

Laurence Madeline y voit un retour du noir et blanc, qui se manifeste par la replongée de Picasso dans la gravure en 1968. L'année où les deux chaînes passent pourtant à la couleur. Le mouvement. Elle note également la vitesse. L'exotisme du cirque, qui le ramenait à la "période rose", et celui de l'Histoire. Tout cela se voit illustré par des estampes, la plupart empruntées. Le parcours est court, mais assez joli. Le Cabinet a été peint en noir. Des citations de textes mangent un peu les murs. Aucune vitrine. Juste une cimaise ronde, comme une piste... aux étoiles.

La chose se regarde donc agréablement. C'est juste un peu mince pour l'unique présentation de la saison en ces lieux. Le Cabinet des estampes tient aujourd'hui de la maison close. Et ce n'est pas cette brève ouverture qui mettra en valeur des collections dont un ancien conservateur, Rainer Michel Mason, a toujours vanté l'abondance, la variété et la richesse. Mais peut-être les Musées d'art et d’histoire développent-ils d'autres priorités?

Pratique

"Picasso et la télé", Cabinet des arts graphiques, 5, promenade du Pin, Genève, jusqu'au 15 décembre. Tél.022 418 26 00, site www.ville-ge.ch/mah Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Catalogue, 96 pages, paru aux Presses du Réel. Photo (ORTF): "La piste aux étoiles", l'émission qui passionnait Picasso. Le présentateur vedette en était Roger Lanzac.

Le graphiste fou est de retour à Genève

Le graphiste fou sévissait à Genève il y a quelques années. Les programmes de théâtre, notamment, semblaient se livrer à des concours d'illisibilité. On ne savait même plus dans quel sens les empoigner. Et je vous fais grâce des cartons d'invitation. Je garde en mémoire celui où le texte était inscrit en vert brillant sur vert mat. Il fallait le tenir sous un certain angle pour que les lettres se détachent. Enfin, un peu.

Le zinzin semble opérer son retour en ville. Il a sévi à la Villa Bernasconi pour une exposition aujourd'hui terminée, mais dont il ne donnait guère envie de découvrir le contenu. Je soupçonne le coupable d'être un ancien élève de la HEAD. Un autre créatif règne aujourd'hui au BAC. Les lignes noires et les traits verts pomme de ses "Dessous de l'art" me découragent à tout jamais de voir de quoi il retoune.

Mais c'est sur l'actuelle brochure semestrielle du bulletin des Musées d'art d'histoire que le graphiste s'éclate. Sur une tapisserie baroque, qui sera prochainement accrochée au Muslée Rath dans le cadre de l'exposition "Héros antiques", il a trouvé moyen d'apposer des lettres dorées. Le résultat est illisible. En plus, il se révèle affreux. Le fautif signe ici collectivement. Il s'agit de designsupernova.com. Qu'on fasse éclater d'urgence cette supernova!

Prochaine chronique le mercredi 13 novembre. Le musée de Lausanne se met sous le signe de la vidéo.

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