Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/"Pardonnez-leur", une exposition impardonnable

Pour voir, il faut savoir. Aucune affiche, aucun trapèze ne signale, aux abords du Cabinet des arts graphiques, l'exposition «Pardonnez-leur». J'étais donc seul, samedi dernier, pour découvrir la présentation actuelle de ce lieu faisant partie des Musées d'art et d'histoire (MAH). Notez qu'il n'y avait pas beaucoup de monde, le même jour, pour visiter «Biens publics» au Musée Rath, qui relève de la même entité. La création des sœurs Rath, lorsqu'elle n'est pas fermée pour des travaux d'aménagement, n'a rien fait ces dernières années pour attirer les foules. 

Mais revenons au Cabinet de la promenade du Pin et à «Pardonnez-leur». «Ce projet est né au cours de visites régulières des étudiants et enseignants de l'option «Appropriation» du Bachelor en Arts visuels de la Haute école d'art et de design de Genève (HEAD) dans les réserves du Cabinet d'arts graphiques (CdAG) entre 2013 et 2105», explique en préambule la feuille de salle. Voilà qui n'a rien de bien encourageant. Le résultat justifie hélas les appréhensions. Dans le n'importe quoi, il semble difficile de faire pire que l'équipe chapeautée par Didier Rittener. C'est une branlette sans queue ni tête, pour autant que je puisse risquer une telle image verbale.

Un sujet passionnant

Comprenez moi bien. En lui-même, le sujet est passionnant. L'appropriation traverse toute l'histoire de l'art, des reproductions de bronzes grecs par les marbriers romains aux extrapolations de Picasso à partir de Manet, Cranach, David ou Courbet. Les derniers siècles ont de plus connu des glissements significatifs. On est passé de la copie à la citation savante. Un public cultivé se voyait ainsi invité, vers 1800, à reconnaître les statues antiques transposées en peinture par les néo-classiques. C'était là un jeu pour initiés. 

Or ici, les organisateurs semblent se contenter de disposer au petit bonheur ce qu'ils ont déniché dans les réserves. L'intellectualité à bon marché aidant, il y a en plus des aberrations. Je citerai la «Crucifixion» de Gérard Edelinck d'après une toile d'Eustache le Sueur, peinte vers 1650. La taille de l'estampe a alors justifié son impression en trois parties. Fallait-il vraiment en montrer un morceau dans chaque salle que comporte cette (heureusement courte) exposition? Le célèbre «Portrait de Jan Six» par Rembrandt, et sa dérivation par Watelet, qui était un riche artiste amateur du XVIIIe siècle, ont au moins le tact de se retrouver en miroir...

Un usage fâcheux

Dans le petit espace imparti, il y a à part cela un peu n'importe quoi, souvent emprunté par ailleurs à des privés et ne se retrouvant par conséquent pas en réserves. Cela va d'un «Portrait de Dora Maar» qu'Antoni Tapies a adapté de son compatriote Picasso à quelques gravures politiques de Jenny Holzer, en passant par les restes d'une performance tenue par l'Italienne Vanessa Beecroft en 1995 à la galerie Analix. Il se trouve aussi 45 dessins réalisés en 1977 par le groupe ECART, que composaient alors John Armleder, Patrick Lucchini et Claude Rycnher (mort il y a quelques mois). 

Aux cimaises, il y a en fait n'importe quoi. Je ne parle pas ici de l'importance des œuvres, mais de l'usage qui en est fait. J'aime bien la gravure de Richard Serra ou les deux données au Cabinet par Robert Morris en 1997, au temps où le Cabinet restait encore celui des estampes, et où il jouissait d'un renom international. 

Mieux vaut s'arrêter là. Il eut cependant mieux valu continuer directement avec le second volet (sur trois) annoncé par le CdAG sur son fonds d'estampes japonaises. Mon pardon est donc accordé à une condition. «Va et ne pêche plus» (Jean 8:11).

Pratique 

«Pardonnez-leur», Cabinet des arts graphiques, 5, promenade du Pin, Genève, jusqu'au 14 juin. Tél. 022 418 25 00, site www.mah-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Entrée libre. Sortie aussi. Pas de catalogue.

Photo (Cabinet des arts graphiques): L'une des estampes données en 1997 par Richard Morris.

Prochaine chronique le jeudi 26 mars. Le Palais de Tokyo exhume Takis à Paris. Ce centre d'art contemporain semble condamné à produire les rétrospectives dont Beaubourg ne veut pas.

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