Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE / Pablo Bronstein architecte dessinateur

L'architecture n'est pas faite que de moellons ou de briques empilés. Ou, pour faire plus moderne, de béton, d'acier et de verre (même si l'on dit toujours «investir dans la pierre»). Il s'agit aussi d'un art abstrait, d'une idée immatérielle pouvant se coucher sur papier. Il existe ainsi, depuis des siècles, un art de bâtir virtuel. Il suffit de penser aux projets publiés par Andrea Palladio (1508-1580). Nombre d'entre eux ne se verront concrétisés que deux siècles plus tard, souvent en Angleterre.

C'est comme par hasard à Londres que vit Pablo Bronstein, né à Buenos Aires en 1977. L'homme, à qui le Centre d'art contemporain de Genève offre une rétrospective, utilise la plume et le pinceau. Il élabore ainsi des bâtiments à la fois réalistes et fantastiques. Très référentiel, son discours ne vise à aucune réalisation pratique. Bronstein reprend un genre, courant à la fin du XVIIIe siècle. Prenant la sucession de Boullée (qui a très peu construit) ou de Lequeu (dont on ne connaît aucun bâtiment), il propose des édifices souvent immenses. Leur gigantisme se retrouve accentué par la taille des petits personnages (quand il y en a). Des fourmis. Nous sommes dans le domaine du rêve. Ou du cauchemar.

Un artiste recherché

Apparemment déconnecté du monde moderne, l'oeuvre de Bronstein apparaît très méticuleux. Son auteur avoue passer des jours et des jours sur un seul dessin, jusqu'à se retrouver dégoûté de tracer un trait supplémentaire. Il produit donc très peu de planches par an. Elles n'apparaissent jamais sur le marché. Andrea Bellini a dû tirer bien des sonnettes afin d'en obtenir autant pour son Centre. Comme jadis avec Balthus ou Lucian Freud, les pièces sont vendues avant même leur création. Les «happy few» s'y intéressant se révèlent toujours trop nombreux... Mais il existe bien, en France, un public pour les dessins d'architecture intérieure de Pierre Le Tan, né en 1950.

J'ai parlé tout à l'heure du poids des références. Elles se révèlent imultiples. Bronstein se veut parfois palladien. Il revisite toute l'architecture britannique des années 1740 à 1830, allant de William Kent à Sir John Soane en passant par les frères Adam. Il accomplit en plus des détours par Venise et la façade «Beaux-Arts» du Metropolitan Museum de New York. Autant dire qu'il s'agit d'édifices baroques ou classiques. Peu importe, finalement. L'essentiel est qu'ils empilent les colonnes. Bronstein s'amuse parfois à les mettre en péril. L'Argentin s'offre le plaisir d'un «Office Building in the Style of a Collapsing temple». Et que dire du «Liberty Departement Store Under Demolition», montrant la fin tragique du magasin londonien aux fausses façades élizabétaines à colombages?

Double construction éphémère

Installées dans des cadres anciens choisis par l'auteur, les oeuvres garnissent le quatrième étage d'un CAC repeint pour l'occasion. L'accrochage se révèle assez dense, du moins pour un lieu voué à l'art contemporain, où l'on flirte volontiers avec le vide. Ce type de présentation reflète par ailleurs tout un courant britannique, très insulaire. Il suffit de regarder les magazines de décoration. Le minimalisme clinique n'a pas encore tout écrasé outre Manche. On note même parfois une tendance au maximalisme et un goût certain pour le décati.

Cet accrochage offre le mérite de laisser tout un étage libre. Bronstein voulait y installer un double bâtiment long (dix-huit mètres) et bas. Cette architecture éphémère se déploie à la manière d'un double temple. Une installation renvoyant, selon l'artiste, aux interrogations de la fin du XVIIIe siècle sur les origines de l'art de bâtir. Une manière aussi de rappeler que Bronstein ne se limite pas au dessin. Il crée des performances, elles aussi référentielles. A «Art/Basel», en juin dernier, le public pouvait assister au non-dialogue de Marie-Antoinette et de Robespierre. Avec de l'imagination, on peut non seulement refaire l'histoire de l'ârchitecture, mais l'Histoire tout court.

Trois bémols

Je terminerai cependant par un triple bémol. Cette belle et intelligente exposition se voit dotée d'un catalogue. Il est en anglais, cet espéranto moderne. Personne n'a pensé à y introduire une bonne biographie de Bronstein. Nul ne s'est soucié d'y apporter les notes voulues (ou un petit dictionnaire à la fin). Les noms de William Kent, d'Eugene Berman, de Madeleine Castaing ou d'Aldo Rossi ne semblent pourtant pas familiers à tout le monde. Le public débutant a droit à l'information!

Pratique

«Pablo Bronstein», Centre d'art contemporain, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu'au 24 novembre. Tél. 022 329 18 42, site www.centre.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Catalogue publié par Koenigs Book et le CAC, 160 pages. Photo (DR): "Palladian House refreshed in Lemmon Yellow", 2012. Le dessin mesure 266 centimètres de large!

Le graveur architecte Erik Desmazières exposé à Neuchâtel 

Le hasard fait bien les choses. Enfin, parfois. Alors que le Centre d'art contemporain présente à Genève Pablo Bronstein, la galerie Ditesheim-Maffei de Neuchâtel propose Erik Desmazières. Un artiste plus âgé d'une génération. Le graveurs a vu le jour à Rabat en 1948. On connaît bien son œuvre depuis la fin des années 1970. C'est alors que le marchand américain Andy Fitch l'a pris sous son aile, publiant plus tard un «catalogue raisonné» en quatre volumes.

Il existe une inspiration fantastique chez Desmazières, admiré plusieurs fois chez Ditesheim (qui n'était pas encore associé à Maffei) et au Musée Jenisch de Vevey, où le Français a été montré en 2006-2007. Ce sont cependant ses planches à thèmes architecturaux (architecture d'intérieur surtout) qui restent en mémoire. L'homme s'y est fait le peintre de lieux encombrés et vétustes, mais ô combien conviviaux, souvent promis à une proche démolition.

Bibliothèques sans livres

Ce sont à nouveau des endroits très remplis qu'offre à Neuchâtel Desmazières. Il s'agit de bibliothèques à l'ancienne. Mais attention! Si l'aquafortiste a multiplié les rayons et les escaliers, remplissant de la sorte l’espace, il n'y a ici pas un seul livre visible. Le graveur propose aussi dans son exposition des cabinets de curiosité, à la manière de la Renaissance. Le sujet est redevenu très à la mode.

J'avoue ne pas avoir vu l'accrochage, complété pour une fois par des dessins. J'ai honte. Mes pieds sont nus et ma tête couverte de cendres. Mais l'occasion était trop propice à un rapprochement. De toutes manière, l'amateur ne se trompe pas en allant voir Desmazières et la galerie Ditesheim-Maffei, située près de la Collégiale de Neuchâtel, forme un bel espace.

Pratique

«Erik Desmazières», galerie François Ditesheim et Patrick Maffei, 8, rue du Château, Neuchâtel, jusqu'au 27 octobre. Tél. 032 724 57 00, site www.galerieditesheim.ch Ouvert du mardi au vendredi de 14h à 18h, samedi de 10h à 12h et de 14h à 17h, dimanche de 15h à 18h.

Prochaine chronique le jeudi 26 septembre. "Les secrets révélés de la Compagnie des pasteurs". Une soirée à la Bibliothèque de Genève. Histoire d'un sauvetage.

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