Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/"Nouvelles Images" ou deux ans d'enrichissements du Mamco

Crédits: Mamco, Genève 2018

C'était le 31 janvier. Pour la seconde fois, le Mamco proposait au vernissage d'Artgenève un stand vide. Il devait se remplir au cours de la foire avec les nouvelles acquisitions de notre musée d'art moderne et contemporain. Et, de fait, cinq pièces ont alors rejoint les collections de l'institution. C'était ensuite le 27 février. Le même Mamco inaugurait, parmi d'autres expositions, «Nouvelles images». Un bilan des entrées 2016-2017. Précisons qu'il s'agit des deux premières années du règne de Lionel Bovier à la direction. Avant de proposer «Sept ans de réflexion», Orsay avait attendu la fin de septennat du tout-puissant Guy Cogeval. 

Lionel Bovier, pourquoi cette exposition consacrée à une période aussi courte?
Je le répète souvent. Ce qui importe le plus, pour un musée, c'est sa collection, et non ses expositions temporaires. Les collections forment son ADN. Elles dictent sa conduite. Par collection, j'entends ici le fonds propre. Avant mon arrivée à la tête du Mamco, c'était pour mon prédécesseur Christian Bernard l'ensemble des œuvres à disposition, y compris les prêts à long terme. La chose tenait à la jeune histoire de l'institution. Elle était partie en 1994 avec les 70 pièces données par l'AMAM, ou Association pour un musée d'art moderne. 

Les choses ont bien changé depuis.
Effectivement. On a passé en un quart de siècle de 70 pièces à quelque chose comme 3000. Parallèlement, l'organisation s'est modifiée. Nous ne sommes plus à l'époque où le musée restait privé – il ne l'est plus depuis 2004 - et où les conventions de dépôts se signaient sans clauses réfléchies. Trois mille pièces, cela suppose des contrats, des manutentions, des maintenances et donc des coûts. Cela offre aussi le moyen d'avoir une vision d'ensemble stable. Nous possédons des ensembles qui seraient aujourd'hui impossibles à réunir. Rien en circulation, ou bien trop cher pour nous. 

Vous avez donc fait le ménage.
Il fallait trier parmi tous ces dépôts, souvent amicaux. J'ai estimé qu'il fallait rendre des choses, ou alors se donner les moyens de les acheter. C'est la cas de «L'appartement», dont nous sommes parvenus à assurer la pérennité, alors que son propriétaire Ghislain Mollet-Viéville avait reçu d'autres offres tentantes. L’affaire s'est réglée d'une manière assez complexe. «L'appartement» a été acheté par la fondation privée du Mamco et différents mécènes. Il reste en place au second étage et sa propriété passera un jour à sa fondation publique. 

Vous ne disposez pas de budget d'acquisition.
Non. Notre gérance est assez claire. Côté finances, un tiers Ville, un tiers Etat et le troisième assuré par des privés. Comme nous désirons développer nos collections, il nous faut davantage faire appel à la générosité de ces derniers. Ils assurent du coup la moitié du budget. Notre statut particulier nous donne davantage de temps pour trouver des fonds. Nous demeurons moins administratif qu'une musée normal, sur lequel pèsent bien des lourdeurs. Les liens sont aussi plus directs avec les gens. 

L'AMAM, une association qui est à l'origine du Mamco, aurait aujourd'hui 44 ans. Comment renouvelez-vous vos donateurs?
Certaines personnes à l'origine de l'AMAM nous soutiennent encore, à l'instar de Jean-Paul Croisier. Il y a ensuite eu la génération des huit mécènes de départ du musée actuel, les cofondateurs. Voilà pour l'historique, et je tiens à souligner la fidélité de ces gens. D'autre personnes se sont ajoutées par la suite. C'est un monde plus international, avec des liens genevois. Il y a forcément du va-et-vient. A cette centaine de personnes s'ajoutent des entreprises. Certaines suventionnent un projet stable, ce qui se révèle très important pour nous. D'autres se focalisent sur une action ponctuelle. Une exposition, par exemple. Il me faut bien sûr ajouter aux donateurs les artistes, qui se sont souvent montrés très généreux avec nous. On le voit en lisant les étiquettes de "Nouvelles Images".

Vous exposez dans cette exposition des œuvres provenant de deux legs.
Cela fait partie de notre vieillissement naturel. Nous héritons. Claudine et Sven Widgren ont toujours été proches du Mamco. Ils ont rassemblé beaucoup d’œuvres. Environ 300. Ces amis nous ont laissé un ensemble reflétant bien la scène genevoise des années 1970 et 1980. Leur collection ressemble à une radiographie de cette époque. Nous possédions déjà d'autres pièces de certains de leurs artistes. D'autres noms nous demeuraient étrangers. Le couple avait bien préparé le terrain. Tout s'est bien passé. Avec Marika Malacorda, c'est plus complexe. La galeriste qui avait amené Fluxus aux Genevois est décédée il y a environ trente ans. Elle est du coup devenue patrimoniale à plusieurs égards. Les choses se sont ici révélées plus ardues, mais le jeu en valait la chandelle. 

D'autres cas?
Il y a, en suspens, celui d'Erwin Oberwiler. L'architecte qui a créé le Mamco dans l’ancienne Société des Instrument de Physique (SIP) est mort en janvier 2017. Nous pensions que les choses étaient claires. Erreur... Sa sœur a hérité de l'ensemble des œuvres et des archives. Elle nous les a proposées. Les accepter supposait admettre un énorme travail de dépouillement et d'inventaire. Nous aimerions parvenir à y arriver, ce qui serait une première, en «pool» avec le Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds. Il dispose de davantage de temps que nous, vu qu'il va bientôt entrer en travaux (1). 

Qu'est-ce qui vous fait accepter ou non, Lionel Bovier, une donation?
Je pense qu'il faut garder les mêmes critères que pour un achat. La gratuité ne devrait pas entrer en jeu. L'important demeure la pertinence d'une œuvre. Qu'apporte-t-elle aux collections existantes? Ouvre-t-elle de nouvelles portes, ou fait-elle au contraire doublon? Je ne prends pas ce qui n'offre pas de sens, ni ce qui me semble avoir sa place logique ailleurs. Pour les travaux sur papier, Genève dispose d'un Cabinet des arts graphiques. Le design est couvert par le Mudac de Lausanne. Il faut voir au-delà de son petit musée. Nous sommes dans le domaine des biens publics. Les prêts d'un lieu à l'autre sont normaux. Ils peuvent au besoin devenir permanents. Il faut surtout qu'ils restent simples. Les «Nouvelles Images» comprennent ainsi, ce qui me semble logique, des œuvres entrées dans les collections genevoises par les biais du FMAC (Fonds municipal d'art contemporain) ou du FCAC (Fonds cantonal d'art contemporain). Nous gérons un patrimoine contemporain commun. 

Que veut dire au fait le mot contemporain, Lionel Bovier?
Mais rien du tout! On a longtemps parlé de moderne. Puis les maisons de ventes aux enchères ont inventé ce mot stupide. Michel-Ange était contemporain à son époque! S'il fallait caractériser notre démarche, je dirais que nous travaillons essentiellement avec des artistes vivants, avec tous les problèmes, notamment humains, que cela peut poser.

(1) Tout s'est arrangé pour la succession Oberwiler depuis mon entretien avec Lionel Bovier. Son acceptation se fait en "pool" avec La-Chaux-de-Fonds.

Pratique

«Nouvelles Images», Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu'au 6 mai. Tél. 022 320 61 22, site www.mamco.ch Ouvert du mardi au dimanche de 12h à 18h, les samedis et dimanches dès 11h.

Photo (Mamco): Le stand du musée encore vide à Artgenève.

Prochaine chronique le jeudi 8 mars. Fautrier à Paris.

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