Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Nicolas Righetti fête en photos posées les 50 ans du Muséum

Crédits: Nicolas Righetti

Tout a commencé par un courriel. Nicolas Righetti me demandait si je voulais bien poser pour la série que lui avait commandé le Muséum pour ses 50 ans. Il y aurait 50 images de «people» (comme s'il existait des «people» genevois!), de membres du personnel de l'institution et de visiteurs. Une par année, le musée ayant ouvert ses portes à Malagnou le 15 décembre 1966 dans son bâtiment actuel, dont il me semble difficile d'affirmer qu'il s'agisse d'un chef-d’œuvre architectural. Je préférais à tout prendre la vieille installation dans l'aile Jura de l'Université... 

Le jour dit, Nicolas m'attend devant la porte. Il faut dire qu'il s'agit d'un lundi, où tout est bouclé dans notre belle ville. Le photographe a aménagé au rez-de-chaussée un studio improvisé, avec un rideau. Noir cette fois. Il en a assez du rouge. Chacun de ses clients a droit à un animal empaillé. Le photographe m'a réservé un crocodile de taille moyenne, qui se révélera cependant assez lourd et surtout terriblement raide, avec ses affreuses petites pattes. La rigidité cadavérique ne constitue pas un vain mot. Et je sais qu'il me faudra le tenir un certain temps...

Un entousiasme débordant 

Je ne sais pas si vous avez déjà posé pour Nicolas. L'homme est chaleureux. Exubérant. Enthousiaste. Rien à voir avec ces photographes qui vous regardent en silence pendant qu'ils sont en train de phosphorer. Avec lui, pas de tempête sous un crâne. Tout se passe dans les hurlements. «Ouiiii!». «Géniaaaaal!» «C'est bon!» «Encore!» A Genève, seul son confrère Francis Traunig donne une impression encore plus grande d'orgasme permanent. Le modèle se sent beau, intelligent. Soumis, aussi. Comment résister à ce diable d'homme qui est, au propre, en train de mouiller sa chemise? 

Après deux heures et demie de combat imaginaire avec le saurien, dont j'ai cassé un bout de la queue dans un moment d'inadvertance, nous arrivons (presque) au bout de la séance. «Cette fois, c'est la dernière.» Je sais bien qu'il s'agit là, à tous les sens du mot, d'une image. Des dernières, il y en aura des quantités, avant que Nicolas, à peu près trempe, renonce enfin à m'immortaliser dans une tenue pour le moins réduite. Mais pourquoi donc les artistes du 8e art veulent-ils tous, absolument tous, que je me déshabille?

L'aigle et la chauve-souris 

Au fil du temps, j'ai eu vent d'autres séances au Muséum. Etonnantes. «J'étais avec une chauve-souris géante.» «J'ai eu droit à un aigle, et royal en plus.» Et puis le grand jour est arrivé, ou du moins ses prémices. Les tirages se sont vu mis en place pour le 15 décembre, le vernissage officiel ne devant se dérouler, allez savoir pourquoi, que le 13 janvier prochain. On inaugurera ainsi en 2017 une exposition de 2016. Voilà qui fait un peu désordre. 

La curiosité étant un excellent défaut, j'ai tout de même été pointer mon nez au Muséum. De pauvres petits oriflammes dans le jardin. Les clichés en hauteur, double face, ne me semblent pas plus grands que des essuie-mains. Je me reconnais quelque part dans un coin. Un peu perdu. Mais moins mal logé finalement que Micheline Calmy-Rey et ses flamants roses. Une petite voix me le dit. Les choses ne partent pas bien. A l'intérieur, il faut en plus chercher le reste. C'est dans le hall du premier et du second.

Un travail remarquable

Et là, je mesure la catastrophe. Je ne parle pas du travail de Nicolas Righetti, qui me paraît tout simplement remarquable. L'homme a déployé des trésors d'imagination pour introduire ses modèles vivants au milieu d'un monde taxidermisé. Sami Kanaan est parfait de profil, sous une tête de bison. Jean Ziegler se tient, avec un petit air inattendu de famille, en compagnie d'un rhinocéros. Joseph Gorgoni, en blonde, dialogue avec une lionne de la même couleur. Il y a (presque) chaque fois une idée. Un éclat. Une mise en valeur. Même Micheline Brunschwig Graf, si difficile à photographier, s'en sort bien. Il fallait en plus oser aller aussi loin dans la couleur. C'est du pétard. Que dis-je? Du feu d'artifice. Tout cela ferait un livre magnifique. C'est un vrai boulot et non pas un de ces machins anémiques qu'on nous fait souvent passer pour de l'art contemporain. 

Seulement voilà! Il y a la mise en scène. Ou plutôt son absence. Il faudrait une fois que le Muséum perde son côté MJC (Maison des jeunes et de la culture) des années 1970. Tout sent dans cette présentation le miteux, le rabougri et l'amateurisme. Il ne manque plus que les feuilles de papier avec des indications au marker de couleur et une table en formica. A l'exception de quelques-uns, les tirages restent bien trop petits pour des images aussi chargées de détails. L'éclairage demeure inexistant. Personne n'a pensé à traiter cette série comme une œuvre. Elle se voit au mieux considérée à la manière d'un album de famille. D'ailleurs, une grande partie du texte est consacrée à Ali, le crocodile mort de vieillesse au Muséum en 1980 (1). Pour ce qui est du personnel photographié par Nicolas, chacun se montre avec sa partie avant, l'arrière semblant avoir disparu... 

A quand le livre?

Je suis d'un coup triste pour le photographe, qui s'est donné tant de peine. Ne pourrait-on pas prévoir le beau livre rachetant un peu les choses? On imagine déjà le résultat après avoir suivi l'excellent diorama, qui donne, lui, l'idée de la performance accomplie. 

(1) Ali avait commencé son existence en 1950 dans la défunte brasserie «Le Crocodile».

Pratique

«Visites guidées, Nicolas Righetti», Muséum d'histoire naturelle, 1, route de Malagnou, Genève, jusqu'au 14 mai 2017. Tél. 022 418 63 00, site www.museum-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

P.S. Je viens d'appreendre par Nicolas Righetti qu'il y aurait un livre et qu'il paraîtra le 13 janvier (j'écris cette note le 19 décembre).

Photo (Nicolas Righetti). Tout Genève a posé dans avec des animaux empaillés.

Prochaine chronique le mardi 20 décembre. Le Musée des arts décoratifs de Paris propose une intelligente exposition de mode et de société avec "Tenue correcte exigée".

 

 

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