Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Nicolas Lieber s'approprie douze vitrines de l'Ariana

Crédits: Nicolas Lieber

Utamaro, Caravage, Pierre Loti et Cranach d'un côté. Une faïence portugaise de Manuel Cipriano Gomes Mafra, plus une poterie (datée 1937) sortant de l'atelier Knecht de Ferney-Voltaire de l'autre. Un exemple de contenu parmi d'autres. Remplies par Nicolas Lieber, les douze vitrines en forme de suppositoires à l'étage du grand hall de l'Ariana ne craignent ni les contrastes, ni les disparités. Les accumulations non plus, bien sûr. Il y a en tout 250 images, plus les céramiques, qui sont après tout ici chez elles. 

Pour parler de ce joyeux capharnaüm, mieux ordonné qu'il paraît de prime abord, rendez-vous avec Nicolas. Un photographe devenu pour l'occasion créateur d'exposition. C'est lui qui a tout choisi, après avoir été désigné par Anne-Claire Schumacher. Pour la conservatrice, «il est intéressant d'avoir à l'Ariana des regards extérieurs. Jürgen Partenheimer, plasticien travaillant pour une fabrique de porcelaine, en est un. Nicolas Lieber en constitue un second. Il s'agit d'un photographe s'intéressant aux objets. Il débarque donc chez nous avec son univers propre.»

Nicolas Lieber, pouvez-vous commencer par faire les présentations?
Je suis né en 1967 à Nyon. J'ai toujours été photographe. A 13 ans, je suivais mon premier cours de laboratoire dans le cadre scolaire. A 15 ans, j'aidais l'équipe de Focale, une galerie spécialisée de Nyon, qui existe toujours. 

Pourquoi la photo?
Aucune idée. Je suis tombé dedans petit. Je n'ai pas l'impression d'avoir effectué un choix. Le seul que j'aie fait est intervenu plus tard. Allais-je, ou non, devenir professionnel? J'avoue avoir hésité. Le monde du 8e art est moins séduisant vu de l'intérieur qu'ont peut l'imaginer. 

Vous menez de front des travaux pour des commanditaires et des recherches personnelles.
J'ai commencé par m'intéresser à ce qui gravitait autour de moi. A 13 ans, je me voyais cependant photographe de guerre. Il fallait revenir rapidement à la réalité helvétique. Je suis donc parti décrocher des mandats très tôt, à 16-17 ans. Il le fallait bien. Mes recherches personnelles me coûtaient cher. A 15 ans, j'avais d'ailleurs arrêté d'acheter des disques. Ma photo et des 33 tours à 20 francs pièce, ce n'était pas possible sur le plan financier.

Vous avez continué.
Oui, alors que bien des photographes ont arrêté, bousculés par les nouvelles technologies ou hostiles à la couleur. J'ai fini, dans mes mandats, par me spécialiser dans les choses. Disons que j'ai débuté avec les gens et que j'ai ensuite passé aux objets. C'est aussi difficile, vous savez, de donner une belle photo de céramique que de tirer un portrait. 

Pourquoi les objets?
Là aussi, tout a commencé dans mon enfance. J'avais la chance de vivre parmi les bibelots, dans ma famille. Au départ, je considérais qu'il s'agissait de vieilleries. Le passage à l'acte, c'est à dire à la photo de céramiques, est venu en 2003 avec une exposition montée par mon frère Vincent, qui s'occupe du château de Nyon. J'ai commencé avec des images très formelles. Puis j'ai senti qu'il y avait du répondant. Une tasse ou une théière ne se met pas en scène n'importe comment. L'aventure m'a séduit. J'ai continué. Mon histoire de l'art, je l'aurai faite à l'envers, en commençant par les œuvres et en finissant avec les livres. 

D'où cette exposition à l'Ariana.
Je travaille pour le musée depuis environ cinq ans. Je remplissais mon cahier des charges avec, chaque fois, un petit plus. Je travaillais pour moi, en prime, sur une pièce ne figurant pas dans le catalogue. La chose s'est sue. En 2013, Lionel Latham m'a demandé de concevoir dans sa galerie de la Corraterie un accrochage à partir de son stock. Tout partait d'un «Enlèvement d'Europe» en porcelaine, dont je donnais l'équivalent avec une jeune fille nue à califourchon sur un taureau. Une vache, en réalité, personne n'ayant osé me confier un taureau. Et l'an dernier, Anne-Claire Schumacher m'a donné carte blanche pour une exposition d'un an à l'Ariana. Une carte vraiment blanche, ce qui est rare. 

Vous y mélanger des pièces du musées, vos photos et des documents trouvés ici et là.
J'ai effectué un certain nombre de tirages. Je les ai mélangés avec des découpages de presse. Ce sont ceux que je mets chez moi sur le mur, comme aide-mémoire. Il y a aussi quelques cartes postales. Le tout présenté sous forme d'accumulations. Le hall est immense. La première tentation est d'y loger des choses énormes. J'ai pensé dans un second temps qu'il valait mieux y créer des espaces intimes, des sortes de chapelles que le public découvrirait petit à petit, en s'en donnant la peine. J'ai aussi donné leur chance à quelques objets humbles, ou détériorés, des collections. Il m'a fallu un peu me battre pour les imposer dans ce qui reste un musée. C'est contraire à la logique de l'institution. Mais j'y suis parvenu.

Pratique

«Nicolas Lieber, Chroniques céramiques», Ariana, 10, avenue de la Paix, Genève, du 12 février 2016 au 22 janvier 2017. Tél. 022 418 54 50, site www.ariana-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Photo (Nicolas Lieber): Une des accumulations conçues par Nicolas Lieber pour l'Ariana.

Prochaine chronique le vendredi 12 février. Du nouveau au Musée Barbier-Muller de Genève.

 

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