Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/"Monnaies objets d'échange" au Musée Barbier-Mueller

Crédits: Ferrazzini-Bouchet/Musée Barbier-Mueller

«Beaucoup d'entre vous seront étonnés de retrouver ici des parures, des textiles, des coquillages ou des armes de combat», déclare d'emblée Anne Vanderstraete. La scientifique et collectionneuse vient d'assurer au Musée Barbier-Mueller le commissariat de «Monnaies et objets d'échange». Il fallait pourtant s'attendre à des objets exotiques susceptibles de servir à des échanges. Ou de donner matière à des thésaurisations. Il n'y a pas si longtemps, chez nous, que le paiement est devenu une chose immatérielle par cartes à puce, avec tout ce que cela suppose de mauvaises surprises mensuelles pour certains. 

«Il faut savoir», reprend Anne, «que la définition de la monnaie apparaît bien plus large pour les ethnologues que chez les financiers, qui pensent uniquement à une valeur légale.» Il existe en fait trois stades dans les modes de règlement archaïques, «que certains ont qualifié du joli mot de paléo-monnaies.» Tout commence bien sûr par le troc. Une chose contre une autre. Puis viennent des objets ou des marchandises dotés d'une valeur étalon. «Comme pour une action boursière, cette dernière évolue. Ce qui joue ici, c'est la distance, la saison, l'abondance ou la difficulté à se procurer la chose.» Un coquillage revient du coup souvent dans les vitrines du Musée Barbier-Mueller. C'est le cauris, présent dans une grande partie du Pacifique occidental.

Un coquillage idéal, le cauris 

«Le cauris est en apparence idéal», poursuit Anne Vanderstraete. Il est abondant, petit, régulier et se transporte facilement. L'ennui, c'est que sa valeur reste faible, même dans une économie primitive. «Il en faut parfois des dizaines de milliers pour un achat, ce qui représente non seulement des problèmes de stockages, mais de comptage à chaque étape de la transaction.» Le cauris possède heureusement l'avantage d'être décoratif. Il orne ainsi parures et sculptures africaines. «Sa forme est idéale pour représenter l’œil. Ce coquillage possède aussi, par sa large ouverture, une évidente connotation sexuelle.» 

Exemple type, le cauris demeure un moyen simple de régler des affaires courantes. C'est de la monnaie, au sens petite monnaie. Mais il y a aussi les armes de prestiges, «à condition de rester dans un état irréprochable.» Les textiles de luxe. Le sel. La poudre d'or. Anne Vanderstraete raconte à ce propos volontiers le pèlerinage à la Mecque du roi du Mali, en 1324. «Il était parti avec une caravane comportant des milliers d'esclaves parés de costumes précieux. Ses chameaux ployaient sous la poudre d'or, qu'il distribuait le long de son chemin. Le métal en a beaucoup perdu de sa valeur pendant plus d'une décennie.» Les largesses de Kanga Moussa (que les économistes américains actuels font peser 400 milliard de dollars) avaient déréglé ce «paléo-marché».

Thésaurisations en bijoux 

Tandis qu’Anne Vanderstraete continue à parler de paiements de tributs, de compensation au parents de l'épousée (en Occident, ce sont au contraire les parents de cette dernière qui accordaient une dot), de rétributions de services ou d'entrée dans des sociétés secrètes pour finir par la difficile imposition des pièces (1) et billets occidentaux par les colonisateurs (le troisième stade monétaire, donc), le regard se tourne déjà vers les objets. Il y en a bien sûr dans la grande salle d'entrée, mais aussi sur la mezzanine, dans le reste du rez-de-chaussée et plein le sous-sol.

Merveilleusement mis en scène et éclairés, ils se révèlent de tous genres et de toutes tailles. Il se trouve aussi bien au musée les petits poids à peser l'or de Côte d'Ivoire et du Ghana que des houes en fer du Nigeria, des ornements de tête taillés dans l'écaille aux Iles Salomon ou des parures berbères. Ces dernières nous remémorent que les bijoux ont longtemps constitué des formes de thésaurisation en Occident. Quand un royaume allait vraiment mal, le souverain lui-même se voyait amené à mettre sa couronne en gage. Pour sacrer le successeur de Christian IV de Danemark, mort en 1648, il avait ainsi aller chercher cette dernière chez un prêteur de Hambourg. La honte...

L'écaille des Iles Salomon 

A force de regarder ce qui constitue pour nous des œuvres d'art, le propos d'Anne Vanderstraete se dilue un peu. Chaque objet, comme on dit, parle de lui-même. Et il y s'en trouve de superbes, tous issus des collections (osons le pluriel) Barbier-Mueller. Outre la saisissante série de parures d'écaille des Iles Salomon (mais comment faisaient les artisans sans outils de précision?), je pense au collier hawaïen en ivoire marin et cheveux, au masque Kuba couvert de perles de verre, au siège Ngombe constellé de clous de tapissier (ces clous avaient aussi acquis une valeur de monnaie) ou au grand rouleau de plumes rouges de l'archipel de Santa Cruz. «Il fallait au moins trois type d'artistes pour créer ces rouleaux, tapissé de 50.000 plumes», rappelle la commissaire. Je veux bien qu'ici le temps ne soit pas de l'argent, mais tout de même! 

Riche d'une centaine de pièces, l'exposition «Monnaies objets d'échanges» se voit complétée rue Calvin, dans un petit cabinet, par une autre présentation. Il s'agit d'un florilège de pièces et de médailles d'or françaises. Elles proviennent de la collection de Stéphane Barbier-Mueller. Une réussite en soi. J'y reviendrai donc, plus tard, dans un autre article.

(1) Les thalers d'argent de Marie-Thérèse d'Autriche, morte en 1780, ont surtout servi en Afrique d'éléments de parure.

Pratique 

«Monnaies objets d'échanges, Afrique-Asie-Océanie», Musée Barbier-Mueller, 10, rue Calvin, Genève, jusqu'au 30 octobre. Tél.022 312 02 70, site www.barbier-mueller.ch Ouvert tous les jours de l’année de 11h à 17h. Beau catalogue, édité par le musée et diffusé par Somogy.

Photo (Studio Ferrazzini-Bouchet): Quelques-uns des objets proposés, en fer, en écaille ou en coquillages.

Prochaine chronique le vendredi 19 février. Comment peut-on savoir ce que les musées exposeront en 2116?

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