Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Mécène et collectionneur, Pierre Darier laisse un grand vide après sa mort

Crédits: Tribune de Genève

Je suis comme souvent monstrueusement en retard. C'est en général à cause d'une actualité prioritaire. Mais ici j'attendais. Ayant appris tardivement à un retour de vacances la mort de Pierre Darier, je pensais embrayer sur un communiqué du Mamco, pour lequel l'homme a tant fait. Le musée genevois d'art moderne et contemporain n'aurait pas existé sans lui, ou alors d'une manière bien différente. A l'heure actuelle, je n'ai toujours rien reçu, alors que la date du 9 avril s'éloigne. Je vais donc me lancer seul dans ce qui constitue aussi bien un hommage, cette forme de remerciement aux réussites du passé, qu'une perspective d'avenir. 

Je n'ai jamais connu intimement Pierre Darier, même si je l'appelais Pierre, lui me donnant en réponse de l'Etienne. Je rencontrais en général l'homme dans un vernissage, ou alors inopinément dans la rue. Conversation toujours animée. Avec en conclusion une promesse, jamais tenue, de se revoir bientôt. La dernière fois que je l'ai vu avant sa brutale disparition, c'était à ArtGenève le 31 janvier. Il survient parfois des moments très privés au milieu de la foule. Nous avions alors parlé de cet art contemporain qu'il continuait à suivre de près, même s'il s'était déchargé de la plupart de ses fonctions au Mamco. Je ne l'avais pas trouvé bien, ce qui pouvait arriver. Mais intéressé. A l'écoute. D'une certaine manière chaleureux. Et parfois surprenant.

Un choix audacieux à l'époque 

Je ne vais pas refaire le parcours professionnel de cet homme de 72 ans, que l'on a décrit après le 8 avril comme un prototype du banquier protestant. Une espèce en voie de disparition il est vrai, un peu comme l'ours blanc. Je répéterai donc juste que Pierre avait fait sa carrière auprès de ce qui restait encore au début une affaire familiale. Puis était venu le temps de Darier et Hentsch, celui de Lombard Odier, Darier et Hentsch et enfin, pour de pseudo raisons de commodité, Lombard Odier tout court. Une maison à vocation internationale où l'on parle désormais anglais aux «relations humaines». Autant dire qu'il aura vu peu à peu se défaire jusqu'à sa retraite un univers naguère bien ancré dans la cité. La chose n'a pas dû lui être facile. 

Mais il y avait d'une part sa famille, avec une épouse que je trouvais charmante. Et l'art. Quand Pierre Darier a commencé à s'intéresser à la création contemporaine, cette curiosité n'allait pas de soi comme maintenant, où c'est devenu «trendy». D'abord, l'adjectif «contemporain» n'existait pas encore. Ensuite le monde de la banque privée en restait aux valeur traditionnelles. C'était le temps où la banque Mirabaud, où Pierre Mirabaud allait lui aussi se passionner pour aujourd'hui, achetait à des prix nous semblant insensés en 2018 des paysages idylliques de Pierre-Louis de La Rive, mort en 1817, afin de garnir ses salons. Il s'agissait donc d'une audace. Aucun encadrement local n'existait vers 1970. Pierre a accompagné la naissance des associations qui ont abouti en 1994 au Mamco. Il a soutenu sa formation financièrement, bien sûr, mais aussi amicalement (1). Musée et mécène auront ainsi cheminé ensemble du temps de Christian Bernard.

Un collectionneur boulimique 

Pierre Darier se voulait par ailleurs collectionneur. C'était à la fois un éclectique et un boulimique, ce qui devient doublement rare de nos jours. En 2018, un amateur se lance dans une seule direction, soutenu par des conseiller s'il dispose de beaucoup d'argent. Pas Pierre. Je me souvient d'avoir été avec lui à Paris chez un marchand ne s'occupant que du Moyen Age. Il trouvait cela passionnant. L'homme achetait par ailleurs beaucoup, parfois en cachette d'une épouse qui faisait gentiment semblant de ne rien voir. C'était très bien. Contrairement à ce qu'affirme la presse, les collectionneurs se raréfient en ce moment, sauf peut-être à Art/Basel. Or il faut des débouchés pour tout. Je précise cependant que Pierre restait dans le haut de gamme, comme l'ont montré ses prêts encore récents au Mamco. Il ne s’agissait pas d'un soutien inconditionnel à la création locale comme pour André L'Huillier, à qui la Villa Bernasconi a rendu hommage il y a quelques années. André agissait à la manière d'un aspirateur. Par goût, bien sûr. Mais aussi dans l'intention de venir en aide. 

Il n'y a jamais eu de second L'Huillier, au grand dam des artistes et des galeristes locaux. L'homme est pourtant mort en 1998. Il faut aujourd'hui se demander s'il existera un nouveau Pierre Darier, Pierre Mirabaud n'étant pour sa part plus très présent à Genève. Il est permis d'en douter, même si une relève pointe depuis longtemps dans cette ville que d'aucuns s'obstinent à qualifier de calviniste. La chose suppose de la culture, une vaste culture, une disponibilité, une affabilité. Ajoutez-y certaine modestie, cette dernière allant elle aussi se raréfiant. Pensez à Jean Claude Gandur. En quarante ans, Pierre Darier ne se sera jamais mis en avant. Il aura poursuivi en sous-main un partenariat avec l'institution genevoise qu'il a contribué à créer et aidé à s'enrichir.

Une personnalité propre 

Et c'est là où ma réflexion commence. Il y aura toujours des aides fournies par des fondations (dont à Genève «celle qui ne veut pas être nommée»), des banques ou des maisons d'assurance. Mais ce n'est pas la même chose. Une entité ne possède ni idées, ni goûts personnels. Quand je lis (en allemand dans le texte) «ein Engagement von Crédit Suisse», je n'ai jamais l'impression d'une volonté. Il s'agit au mieux d'un dédouanement médiatique. La chose vaut partout en Europe. Je regardais il y a quelques semaines la plaque avec liste des grands donateurs du British Museum à Londres. Tout commence au XVIIIe siècle par de grands noms. Suivent des industriels et des collectionneurs jusque vers 1970. Les premières firmes entrent ensuite en jeu. Après deux décennies de panachage, elles occupent le champ entier. Or une institution, à l'instar d'une personne, doit manifester une personnalité qui lui reste propre en dialoguant avec des personnes physiques. 

Je vois que je m'éloigne du sujet. Il y aurait pourtant beaucoup à dire encore. Le plus important reste sans doute de souligner que tous ceux qui m'ont parlé de Pierre Darier ces derniers jours étaient d'abord sous le choc, puis dans la tristesse. Ils éprouvaient déjà l'impression d'un manque. D'une perte. Il y a effectivement un vide. Et je ne vois pas bien comment on pourra le combler.

(1) Pierre Darier a également beaucoup fait pour le Cabinet des estampes du MAH, au temps où celui-ci était dirigé par Rainer Michael Mason.

Photo (Tribune de Genève/Laurent Guiraud): Pierre Darier, disparu au début du moins d'avril.

Texte intercalaire.

 

 

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